Série "Jardins français" # 2
LA VILLE, ENTRE ECOLOGIE ET SOCIOLOGIE Penser en-deçà de la distinction nature / culture? Voilà qui peut bien souvent sembler un voeu pieux; impossible en tout cas de s'en tenir ici à une déclaration d'intention. La distinction nature / culture est si profondément enracinée dans notre appréhension du monde qu'elle en est devenue un point aveugle de notre vision. Il ne suffit donc pas de le nommer pour l'interroger; encore faut-il se mettre à l'oeuvre. Mieux vaut donc parfois approcher cette distinction de biais, par l'intermédiaire d'une autre des innombrables oppositions qu'elle engendre. Dans la conscience commune par exemple, "la ville" s'oppose à "la nature". Cette opposition relève-t-elle de ce préjugé moderne que nous entendons combattre, ou est-elle, d'une façon ou d'une autre, tenable? Si l'on accepte de prendre en compte la réalité zoologique de l'humanité, nous sommes une espèce qui, comme l'oiseau le nid, et la fourmi la foumilière, est en partie le producteur de son cadre de vie. De la cabane à la ferme, de la ferme au village, du village à la ville - cueillette, agriculture et industrie: chacune des grandes étapes de l'évolution culturelle humaine est marquée par l'apparition d'un type d'habitat propre. Aujourd'hui, la ville est l'habitat caractéristique du stade auquel la culture de notre espèce est parvenue. La ville de l’ère industrielle est le décor propre que nous nous sommes donné et dans lequel, chaque jour un peu plus, nous évoluons, travaillons, pensons et agissons. Ce monde que nous construisons, nous y naissons aussi; de sorte que nous en sommes à la fois le producteur et le produit. La ville, c’est nous. Et c'est bien notre urbanité fondamentale que vise Michel Serres lorsqu'il dit, au début du Contrat naturel, que la forme objective de l’humanité, ce sont aujourd'hui « ces plaques de lumière, visibles la nuit, depuis l’espace ». On aime à décrire la ville moderne tour à tour comme une "machine" ou comme une "jungle"; ces deux métaphores renvoient finalement à la même chose: au mécanisme de sa constitution physique (industrielle) et de son organisation sociale impitoyable. La ville, objet inanimé si l'on s'en tient à ses infrastructures, n'est pourtant compréhensible qu'en référence à ses habitants, dont la physionomie, les mouvements, les besoins, les activités, les désirs, sont les principes structurants. Rues, logements, bureaux, égouts: tout ici est une objectivation de la vie humaine qui, comme toute vie, est une phénomène indiossociablement biologique et social. Là où il y a du vivant, il y a du collectif; là où il y a du collectif, il y a de l'organisation sociale; là où il y a de l'organisation sociale et de l'habitat, l'oganique se prolonge dans l'inorganique. Robert Ezra Park, dans les années 1920, a donné à cette approche naturaliste du phénomène urbain une formule remarquablement juste et efficace : la ville est « un produit de la nature, et en l’occurrence de la nature humaine ». Cette idée forme un contrepoint exact à la vision hégélienne de la ville comme avènement d'une antinaturalité qui serait le propre de l'Esprit: « La grande ville est le milieu dans lequel l’Esprit peut advenir. » Du point de vue de la philosophie de l'écologie, la ville est en effet le milieu dans lequel l'illusion de l'arrachement à la nature peut advenir : possédés par les produits artificiels de notre propre ingéniosité, nous les percevons comme "non-naturels", et nous fantasmons notre existence comme une "seconde nature", et la ville comme "un autre monde". Parce que c’est dans l’illusion favorisée par la ville que nous nous sommes construit une idée fausse et tronquée de la nature – comme quelque chose de vert, de fragile, de vierge et de propre – un retour en ville s’impose. Parce que le milieu urbain a été le creuset de cet antinaturalisme fondateur de la modernité, il convient de gratter la croûte moderne pour rétablir le lien qui, à quelques centimètre sous le bitume, nous relie, à jamais, à la fertilité du sol. Quelle que soit la figure que prenne la "ville durable" dans les années à venir, il ne s'agira pas en tout cas de « verdir » nos villes, mais de révéler ce qui, en elle, dans leur matière et dans leur organicité, nous renvoie à notre naturalité fondamentale. Aussi nous faut-il apprendre à dissocier le "sauvage" du "vierge", et parvenir à voir cette naturalité qui, en ville, résiste à toute domestication : "Finalement, la nature, le sauvage, non pas tant comme espace vierge que comme ce qui pousse là où on ne l’attend pas et laisse ainsi penser à notre arrogance que nous sommes loin d’en avoir fini avec la nature." (Catherine Larrère). Ce basculement naturaliste dans la perception des villes, Catherine et Raphaël Larrère ont donc raison d'observer qu'il a lieu non pas dans les sciences naturelles, mais dans les sciences humaines. Car il ne s'agit pas de ramener la ville au réductionnisme mécaniste du biologiste, mais de grossir le concept même de nature de la réalité humaine et sociale qu'il a toujours contenu. Voir la ville dans sa naturalité, c'est, de fait, mettre en oeuvre une vision du monde "par-delà nature et culture". Une part de la tâche de la philosophie de l'écologie aura la ville pour terrain de prédilection.
Rencontre avec Andrew Light, Nathalie Blanc et Isabelle Guillauic
La série "Jardin français", conçue et réalisée par Wildproject avec le conseil scientifique de Catherine et Raphaël Larrère, propose un inventaire des naturalismes français - de ses figures, de son histoire et de ses lieux. |
![]()
![]()
![]()
![]()
©2008 Wildproject