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©2004 Francis Latreille

 

"J'essaie de faire ressembler
le documentaire à la fiction"

Entretien avec Ariane Michel, réalisatrice de Les Hommes (2008)

 

Comment est née l’idée du film ?

Après deux films centrés sur les animaux et un peu « fermés » en termes d’espaces, j’avais envie d’introduire l’être humain, et aussi de grands espaces. J’avais envie de chevaux dans la neige, je rêvais de faire quelque chose dans le Montana, la terre des « chuchoteurs », ces défenseurs d’une équitation éthologique.

Et puis finalement ç'a été le Groenland. Cette équipe de scientifiques allait recenser les plantes, observer les morses, les sternes, prélever de la peau de baleines avec des arbalètes, capturer des oiseaux… Le scénario de ce qui allait se dérouler était assez clair : ils allaient observer. Pour moi, l’idée était claire : j’allais renverser le point de vue. Dans ma première note d’intention, c’est ça que j’ai écrit : « Nous, la banquise, les pierres, les bêtes, nous assistons à l’arrivée d’une équipe de scientifiques… »

Ce renversement de perspective, c’était le principe. L’évolution de ce regard au cours du film, c’était l’histoire que j’allais raconter.

 

Comment les scientifiques ont-ils compris le projet ?

Ma note d’intention s’appelait « L’intrus ». Ils l’avaient lue. Donc ils savaient… Ils étaient même un peu inquiets. Ils avaient tendance à éviter la caméra. Au début, c’étaient des « savants glissants »… Et puis petit à petit, les choses se sont faites. D’abord ils ont vu que je travaillais vraiment. Et de mon côté, je me suis mise à entrer dans le paysage.

Par contre, pas de grande discussion : je cherchais à en savoir le moins possible. Et puis en toute honnêteté, le détail de ce qu’ils faisaient ne m’intéressait pas plus que ça. Je me positionnais dans un rapport plus animal à eux. Ils étaient passionnés par ce qu’ils faisaient, très bien ; moi pas.

Pour la plupart, ils ont beaucoup aimé le film. Ce sont tous des gens qui viennent aussi pour la beauté du Groenland, donc ils ne pouvaient qu’être sensibles à ça. La présence de cette terre, le temps, ces paysages.

 

 


Projet pour Sur la terre sur une plage

 

Vous êtes une jeune artiste, mais votre œuvre est déjà fortement dominée par le thème de la relation à l’animal et plus généralement au monde naturel. Quand avez-vous commencé à vous orienter dans cette voie ?

Rétrospectivement on peut voir des signes partout. La première photo que j’ai faite, regardez, c’est un pigeon à Florence – une photo de touriste. Quand j’étais petite, je demandais: "Pourquoi on dit masculin et féminin, et pas mâle et femelle ?"

Mais en réalité, on avance à tâtons. Dans la ligne d’un parcours, on avance un peu à l’aveugle. Tâtonnement entre des envies plastiques et des curiosités théoriques – pas forcément connectées. Dès qu’il y avait un rapport homme / animal, ça m’intéressait. Même le peu que j’ai lu d’Heidegger, quand il parle de l'"ouvert", de ce qu’il y a avant le langage.

Je pense que ça a commencé à s’organiser comme une démarche consciente à partir de mon deuxième film, avec des animaux comme personnages (Rêves de cheval). Mais en fait, c'était déjà là dans mon premier, Après les pluies. Ca montre un paysage après une catastrophe. Dans le Gard, en 2002, après une inondation. J’y suis allée, j’ai pris une caméra – et un chien. J’ai aimé la présence de ce chien dans le paysage et dans le regard. C’est un relais intéressant dans le film. Ca ouvrait quelque chose.

J’ai eu une enfance urbaine – parisienne. Mais j’ai eu la chance de beaucoup partir en vacances, et souvent à la campagne. De faire aussi du cheval, d’avoir des chiens. Quand mon cheval est mort, j’ai réalisé à quel point j’aimais me promener avec une bête. J’aimais parcourir les paysages avec lui. J’aimais la vibration du cheval, cette attention qu’ils peuvent avoir à des choses que je n’aurais pas vues. Par exemple, les chevaux ont souvent peur des arbres tombées par terre, ça doit faire des formes bizarres pour eux.

Tout ça faisait comme un contrepoint avec une vie urbaine où j’étais déconnectée du monde sensoriel. La ville, c’est un monde très visuel et cérébral.



Rêve de cheval, 10 mn, 2004

 

Est-ce que vous avez été guidée dans votre enfance par des gens qui vous ont sensibilisée à ces choses ? Avez-vous eu une sorte de maître ?

Mon cheval ! Sans rire, mon père a certainement joué un rôle, on se promenait dans la forêt… Mais il parlait peu. Et les animaux parlent un peu ! Je garde un vif souvenir des histoires d’Indiens que mon père me racontait le soir. Des histoires d’Indiens qui parlaient aux animaux…

Sinon, plus récemment, il y a eu quelques bonnes lectures, comme par exemple Jacob Van Uexkull, qui dit qu’il y a autant de mondes que d’êtres vivants. Ca m’a accompagnée, au moment où je réalisais Après les pluies. Donc petit à petit, tout cet intérêt disons « théorique », mais qui consiste surtout à essayer d’être présente à ce monde, a rencontré mes soucis plastiques.

Je dois ajouter que si les animaux sont très présents dans mes films, c’est aussi comme des outils : je m’en sers pour essayer de faire basculer le spectateur vers autre chose. Mon fil conducteur, c’est que je me demande toujours comment on pourrait se voir autrement. On m’a un peu identifiée comme cinéaste animalière, c’est évidemment très inexact.

L'artiste Céleste Boursier-Mougenot a fait l’installation suivante: elle a libéré des oiseaux (des mandarins diamants) dans une salle où avaient été disposées des guitares Fender, reliées à des amplis. Les oiseaux les utilisaient comme perchoirs, et faisaient donc des sons de guitare à chaque fois qu’ils se posaient dessus. C’est une installation vraiment très belle. A fréquenter ces oiseaux de près, on apprend à les distinguer : on réalise que chacun a son caractère, et leurs comportements obéissent à des schémas très complexes. Il y en a qui sont individualistes : comme ce couple qui s’était approprié une des guitares, il ne tolérait pas que quelqu’un d’autre s’y pose. D’autres qui étaient toujours par bandes de 4, etc.

 

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Ariane Michel pendant le tournage de Les Hommes en 2004

 

Dans votre démarche cinématographique, avez-vous l’impression de défricher toute seule ces problématiques, ou êtes-vous inspirée par des modèles ?

Les deux. D’abord, j’ai un rapport aux cinéma un peu décalé. J’ai commencé à faire de la vidéo aux Arts décoratifs. Je me suis retrouvée seule avec une caméra et j’ai bricolé. J’étais dans une section « Espace » - j’hésitais beaucoup entre « Espace » et « Image ». Et le cinéma, bien sûr, pour moi c’était les deux à la fois. J’ai été sur mon premier tournage comme costumière sur un film d’Emilie Deleuze. A l’occasion de ce tournage, j’ai rencontré un artiste, Ange Leccia, qui m’a montré un après-midi toutes ses vidéos.

Il m’a montré comme c’était facile de faire les choses. C’est comme s’il m’avait dit : « Tu vois, y’a qu’à. » Une de ses pièces que j’aime beaucoup, la Mer, a été faite en renversant la caméra. En sortant de chez lui, je me suis acheté une caméra. C’est quelqu’un qui m’a accompagnée par la suite.

Par ailleurs, j’ai fait mon mémoire sur le rouge au cinéma – ce qui m’intéressait, c’est comment la couleur est productrice d’affect. Mon film c’était le portrait d’une fille et de son père qui sont des toreros à cheval. Leur monde, c’est les chevaux (au centre) et les chiens. Ce qui m’intéressait chez eux, ce n’était pas ce qu’ils disaient, mais ce qu’ils faisaient. Leurs gestes, leur comportement. J’essayais déjà de faire ressembler le documentaire à la fiction. De fabriquer des temporalités fictionnelles. De créer la sensation que nous procure la fiction. Ce sens du présent, du temps, qui nous place dans la fiction. Un professeur des Arts déco que j’aimais beaucoup, Alain Moreau, et qui est décédé il y a un an, m’avait dit un jour que mon expression « documentaire de création » était un pléonasme.

 

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Ariane Michel pendant le tournage de Les Hommes en 2004

 

Lorsque vous vous êtes lancée dans ce projet, quels exemples de réalisateurs et de films aviez-vous en tête ? Aviez-vous avec les Hommes d’une façon ou d’une autre l’intention de « faire genre » ?

Non, et j’allais dire au contraire ! J’ai surtout été guidée par l’envie de faire quelque chose qui ne ressemble à rien de ce que je connais.

Mais il y quand même des choses qui m'ont guidée. Terence Malick, Les Moissons du Ciel, Le Nouveau Monde – une histoire de domestication par l’homme de la nature. Un film sur la forêt et les hommes de la forêt, qui voient les hommes. Robert Flaherty, L’Homme d’Aran. Et puis il y a une quantité de petites choses, de bribes, comme par exemple dans Kurosawa… Le soleil dans les branches, dans Rashōmon. J’ai été très agacée par le film de Gus Van Sant, Gerry. Ca se passe dans le désert, et tout ce qu’on ressent, c’est une énorme artificialité. En revanche, j’ai beaucoup aimé Last Days.

Et il y a aussi Tarkovski. Et Jacques Tati : voilà quelqu’un qui s’intéresse aux hommes pour le biais du comportement. Tout ça est déjà chez Tati ! Et puis aussi tout John Ford, avec cette façon qu’il a d’intégrer les hommes dans le paysage. Et puis Cousteau. C’est avec ces 4 derniers noms que j’ai présenté mon projet.

 

Votre travail se nourrit-il de lectures théoriques ?

 Je n’ai jamais lu de philosophie environnementale. Mais ce n’est pas étonnant que les choses se fassent écho. C’est ça, la modernité ! Je suis un produit de l’air du temps. C’est joli... On se rencontre.

 

Propos recueillis par Wildproject

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Lire la recension du film >

 



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