LANCEMENT DES EDITIONS WILDPROJECT
Résidence de l'ambassadeur de Norvège, 25 mai 2009, en présence de Tove Kijewski, ministre conseiller près l'Ambassade de Norvège en France
David Rothenberg dans le rôle d'Arne Naess ; Baptiste Lanaspeze dans le rôle de David Rothenberg. (Pocket film, Pocah Ltd)
Arne Naess: Mais entre nous, je n’ai plus la même attitude générale envers Tvergastein que celle que j’avais pendant les dix premières années.
David Rothenberg : Quelle était cette attitude ?
Eh bien, un extraordinaire enthousiasme, du seul fait de fuir la ville. Aller quelque part où je pouvais vivre selon ma propre conception de la liberté, où je pouvais m’installer dans un lieu à moitié chauffé, avec ces montagnes fabuleuses à portée de main. Je n’éprouve plus aujourd’hui, devant le Hallingskarvet, qu’un cinquième de l’enthousiasme que j’éprouvais alors.
Pourquoi ?
La répétition, peut-être. Je ne sais pas.
Ce n’est plus aussi neuf ?
Je ne suis plus le même type. Je ne suis plus le même être.
En quoi es-tu différent ? Tu ne pratiques plus autant l’escalade ?
Après tant d’expériences dans des environnements déréglés, je suis devenu blasé. C’est le terme : blasé. Et je suis faible. Les tempêtes et le mauvais temps commencent à me déranger. Il faut une certaine résistance, ici. Je me ramollis : j’ai besoin de soleil, de chaleur, des petites vagues dans les fjords. Moins d’hiver, de vent, de glace.
Mais il y a encore beaucoup de choses que tu aimes, ici.
Oh ! oui !
Y a-t-il des choses que tu trouves plus agréables, maintenant que tu es plus âgé ? Des choses que tu préfères aujourd’hui ?
Eh bien, je m’autorise à utiliser un peu plus d’énergie afin d’obtenir une température intérieure qui ne m’oblige pas à sauter sur place soixante pour cent du temps pour avoir chaud. Avant, c’était bien pire.
Même ces dernières années ?
Ma première femme supportait tout ça. Quand j’avais froid –quand il faisait 10 °C et qu’en l’absence de ventilation notre haleine avait rendu la pièce humide –, je sautais sur place, encore et encore.
Je vois.
Et ma deuxième femme a décrété que la température minimale ne devait pas être inférieure à 14 °C. Elle avait tout à fait le droit de dire : « Écoute, il fait 13 °C ! » J’avais l’habitude d’ouvrir la fenêtre pendant l’hiver et de sortir ma tête par - 10 °C, en pleine nuit, sans vent, juste pour sentir la nuit, dehors ; être à l’intérieur, mais avec la tête dehors.
Dormais-tu dans cette position, ou bien jetais-tu seulement un œil dehors ?
Après, je refermais la fenêtre, mais j’avais pu saisir le calme. Par le simple fait de mettre la tête à la fenêtre, je pouvais éprouver toutes sortes de sensations qu’on n’éprouve pas à travers la vitre.
Évidemment.
Ce que je veux dire, c’est qu’il faut, dans une certaine mesure, être ridicule pour ne pas perdre de vue certains objectifs. On développe des habitudes ridicules. Ma troisième femme, Kit Fai, est encore plus sensible. Par conséquent, elle a encore moins d’indulgence pour ce genre de choses.
Mais j’aimerais tout de même que tu me dises s’il y des choses qui se sont améliorées, maintenant que tu as vieilli.
Je dirais que je suis maintenant plus tolérant.
Ça ressemble plutôt à une excuse. Y a-t-il des choses qui se sont améliorées ? As-tu atteint quelque chose dans la vie dont tu pourrais dire : « Oui, je suis heureux d’en être arrivé là, de ne plus être comme j’étais lorsque j’étais plus jeune » ?
Quelque chose que j’aurais raté dans ma jeunesse ?
Oui, un progrès. Pour tous les lecteurs de plus de 90 ans. Une raison d’espérer. Tu penses à quelque chose ?
Oui. Avec l’âge, la pression devient beaucoup moins grande. Surtout quand il ne te reste plus que quelques années, comme c’est le cas pour mes frères aînés, tu as des chances de connaître une existence joyeuse, mais d’une joie douce, sans le moindre motif de contrariété. Pas même ton bilan de santé. Le plus souvent, après 90 ans, on est atteint de trois ou quatre maladies, ou tout au moins de faiblesses, qui ne font que s’aggraver, mais on s’adapte. On fait des expériences qu’on ne pouvait pratiquement jamais faire auparavant. On a le sentiment d’en avoir terminé. La vie telle qu’on la concevait ordinairement est achevée, parce qu’on n’a plus d’objectif pressant à atteindre.