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Série "Jardins français"
Un inventaire des naturalismes français

Avec le conseil scientifique de Catherine et Raphaël Larrère
2008-2009

 

 

INTRODUCTION
Renouer avec le naturalisme des Lumières

 

Catherine Larrère, Professeur d'éthique environnementale à Paris 1-Sorbonne, et Raphaël Larrère, ingénieur agronome et sociologue, joignent depuis plus de quinze ans leurs compétences en sciences humaines et en sciences naturelles pour animer, en France, le débat sur l'écologie. En dirigeant pour Wildproject la série "Jardins français", ils veulent contribuer à un travail d'inventaire sur les lieux et les idées de l'écologie française.

Une des raisons souvent invoquées pour expliquer la faible pénétration de l'éthique environnementale en France est l'anti-naturalisme français. Et c'est vrai que la valorisation de la nature, dans les milieux intellectuels français, est souvent entendu comme une dévalorisation de l'humain, du social, de la culture.

Parce qu'il ne suffit pas de traduire et de lire les grands textes des penseurs américains, mais qu'il s'agit aussi de voir comment nous pouvons trouver dans notre propre vocabulaire culturel les éléments d'une sensibilité écologique européenne ou française. Si la France n'est pas un pays naturaliste comme les Etats-Unis peuvent l'être, il existe cependant des lieux où des des traditions naturalistes se perpétuent.

A la fois en peinture (Hudson river school) et en littérature (transcendantalisme), la culture américaine a émergé, au milieu du 19e siècle, dans une ambiance naturaliste, autour du thème de la nature sauvage (wilderness). Plus près de nous, dans les années 1960, certains écrivains, comme Edward Abbey, peuvent encore se revendiquer de la wilderness comme de la réalité et de la valeur fondamentale à laquelle ils réfèrent leur travail. Et ce thème est encore présent chez des auteurs contemporains, comme par exemple l'essayiste David Quammen.

 


Thomas Cole, "The Oxbow", 1836

 

En France, l'assèchement systématique des marais a commencé au 12e siècle. L’augmentation des surfaces cultivées (ager) aux dépens des terres incultes (saltus), forêts, landes et marais a culminé lors des grands défrichements du Moyen Âge central. En Europe, le recul généralisé de la forêt atteint son apogée aux 13e et 14e siècles. A l'époque où l'Amérique achève de peupler l'Ouest américain, en France, on reboise.

 

19e
Une opération de reboisement dans les Alpes du Sud au 19e siècle © Doc. ONF-RTM

Cette expérience à tous égards bouleversante de la conquête - et de la suppression - de l'espace sauvage, nous l'avons donc connue il y a longtemps, et à un rythme lent. Les Etats-Unis quant à eux l'ont vécue il y a à peine plus d'un siècle, et sur une durée beaucoup plus courte. C'est sans doute là l'un des éléments qui expliquent la place privilégiée de l'écologie et du naturalisme dans la culture américaine. Cette idée revient souvent, en tout cas, lorsqu'au sein des cercles français d'éthique environnementale, on tâche de rendre raison de la faible pénétration, en France, de cette philosophie nouvelle.

 


Ansel Adams, "Clearing Winterstorm", Yosemite Valley, 1942

 

En France, la notion même de wilderness, c'est-à-dire d'une nature "non limitée par l'homme" (untrammeled by man) semble rendue incompréhensible par plusieurs siècles d'aménagement intensif du territoire. En dehors des espaces proprement inhabitables, comme la haute montagne, le territoire français, avec son extraordinaire réseau routier, autoroutier, ferroviaire, avec son bocage, ses bois plantés, offre bien plus souvent l'aspect d'un jardin que d'une wilderness.

 

bocage
Bocage dans le Cotentin, 1945

 

Et pourtant, ne reste-t-il pas en France, entre la longue chaîne des Pyrénées, les étroites vallées alpines, les causses du Massif central, les montagnes des Baronnies, de vastes espaces où cette vérité du primat du monde naturel est encore sensible dans le paysage? Plus encore, l'idée selon laquelle la main de l'homme aurait le pouvoir - quasi magique - de "dénaturer la nature" ne relève-t-elle pas précisément du dualisme homme-nature que la pensée environnementale entend justement dépasser?

 


Pic du Midi d'Ossau, entre Gabas et Lescun, le long du GR 10 qui traverse la chaîne des Pyrénées

 

Ce serait donc en vertu d'un déterminisme géographique à la fois réducteur et inexact que l'on pourrait prétendre déduire le culturalisme français de l'état de notre paysage. Non seulement le territoire français abonde de lieux sauvages, mais en outre, l'aménagement français du territoire témoigneau moins autant d'une insertion harmonieuse de nos activités dans le monde naturel, que d'une quelconque séparation des règnes naturels et humains.

 


Chantier du viaduc de Millau et de l'A75. L'art français du talus. (c) Geoffroy Mathieu, "Mue"

 

Enfin, ce culturalisme français est, comme souvent les traditions, d'invention récente, et les tenants de la "modernité" se réfèrent en général à l'humanisme des Lumières en oubliant qu'elles furent le point culminant du naturalisme. A l'époque où le Français Lamarck inventa la biologie, on désignait encore la science de la nature sous le nom de "philosophie naturelle".

 

Baptiste Lanaspeze

 


Lamarck, 1744-1829, naturaliste français, inventeur de la biologie et auteur de la première théorie de l'évolution dite transformiste.

 

Le premier numéro de la série "Jardins français", dirigée par Catherine et Raphaël Larrère, se devait de commencer, avec l'écologie scientifique, au Museum d'histoire naturelle, lieu de naissance des sciences modernes du vivant.

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