"La ville méditerranéenne ENTRETIEN AVEC GEOFFROY MATHIEU
Né en 1972, diplômé de l'Ecole Nationale Supérieure de Photographie d'Arles en 1999, il vit et travaille à Marseille.
Au cœur de son travail, on mentionnera les séries "Un mince vernis de réalité" (livre/ coffret aux editions Filigranne 2005) et "Parcelles" (Prix de la Quinzaine Photographique Nantaise 2008). DOS A LA MER
Votre série "Dos à la mer" semble faire une synthèse entre deux thèmes de prédilection de votre travail jusque là séparés, l'espace urbain et le paysage rural. Je définirais d'abord mon travail par une certaine pratique photographique - que j'applique à des champs d'action différents. J'ai tendance à photographier d'une certaine façon, et j'applique ce regard à différents centres d'intérêt privilégiés - ville, nature... et tout le reste! Mon travail se divise pour le moment en trois branches: une pratique centrée sur la ville, une autre sur la nature et le monde rural, et une dernière sur le quotidien, qui est un peu mon laboratoire personnel, le lieu où j'exerce et expérimente ce mode opératoire qui est le mien. Avec "Dos à la mer", j'arrive à un moment où les choses commencent à se croiser. Entre le rural et la ville, par exemple, la frontière devient moins nette pour moi. Je suis peut-être en train d'aller vers une unification de mes différents centres d'intérêt. La prise de conscience que mon travail sur le pont de Millau a des rapports intimes avec ce que je fais sur la ville est récente.
Avez-vous un intérêt aussi ancien et aussi fort pour la ville et le monde rural? J'ai grandi à Paris, et j'ai passé tous mes week-ends à la campagne. J'ai donc toujours été sur deux jambes. Je suis un citadin, mais le rural m'a toujours attiré. Marseille, où j'habite depuis 10 ans, est une bonne base pour vivre les deux à la fois. Mon premier projet photographique, à la sortie de l'école, était un projet urbain, mais l'ouverture vers l'espace non-urbain était déjà présente puisque je mettais la ville en vis-à-vis avec la mer ("En ville, à la plage", 1997-2000). La question sous-jacente qui continue de motiver tout ça, c'est aussi, tout bêtement: nous autres citadins, pourquoi vit-on en ville, et pas ailleurs? Cette dualité des espaces et des modes de vie m'interroge... J'ai parfois un peu l'impression que le monde est coupé en deux. Qu'est-ce que ça veut dire d'être "à la ville ou "à la campagne"? Il y a les citadins... et il y a les autres! J'ai toujours bien aimé aussi les villages, les champs, les petites routes.
Votre façon de photographier la ville est indissociable de votre goût de la promenade. Vous semblez avoir appliqué à la ville cette habitude de la randonnée, plutôt acquise dans les espaces naturels... Probablement, même si ce n'est pas très original! En photographie, depuis Walker Evans, on arpente pas mal la ville... Ce que je peux dire, c'est que ma façon de me promener en ville est très aléatoire, très instinctive, au gré des attirances... Je n'ai jamais de parcours prédéfini. Le côté aléatoire est pour moi essentiel dans le plaisir de la promenade urbaine.
Et pourtant, à la différence de deux autres types de photographie urbaine plus habituels, vos images de sont centrées ni sur les habitants, ni sur l'architecture. Ce qui motive ma démarche est très instinctif, j'aurais donc du mal à le définir. Mais ce qui peut éventuellement ressortir de ces images de "Dos à la mer", c'est la manière qu'on les citadins d'occuper l'espace, de s'approprier les espaces. Dans la série "En ville, à la plage", j'ai plutôt travaillé sur les visages et les corps des citadins. J'aime beaucoup cette phrase de Walter Benjamin: "Chez les photographes, milieux et paysages ne se révèlent qu’à celui qui sait les saisir dans leur anonyme manifestation sur un visage." Un paysage urbain, ça se lit aussi sur un visage ou sur un corps. Finalement, plutôt que réaliser des cityscapes, ce qui m'intéresse c'est de brosser des paysages urbains de manière détournée, en en passant par le filtre des visages et des corps. Ou en m'intéressant aux traces que l'homme a laissées.
Vous habitez Marseille depuis 10 ans, est-ce que la genèse de "Dos à la mer" a partie liée avec cette ville? C'est clairement parce que j'habite à Marseille que j'ai fait Dos à la mer. C'est ici que l'envie m'est venue de parler des villes de la Méditerranée en ne parlant pas de la mer. Même si au final, Marseille n'est pas la mieux représentée dans la série - c'est toujours plus difficile de photographier la ville où l'on vit, je trouve, sans la fraîcheur de la découverte.
Entre votre travail sur l'espace rural et sur la ville, revendiquez-vous la notion de paysage? Oui. Même si les problématiques sont différentes, je peux voir se dessiner une démarche unifiée. En photographiant le chantier du pont de Millau (Mue, 2006), j'ai trouvé dans le Land art une référence inspirante. Ce qu'il y a de commun avec "Dos à la mer", c'est la question de l'occupation de l'espace. Que ce soit en ville ou à la campagne, quand je regarde la façon dont les hommes occupent l'espace, j'ai toujours l'impression d'une armée de Playmobil - une foule de petits êtres avec leurs machines qui remuent tout autour d'eux. Le monde m'apparaît souvent comme une grande pâte à moderler dont l'homme s'empare. Un immense jardin que l'on aménage à sa guise... On s'amuse bien, quoi! Sur la notion de paysage, oui, Dos à la mer relève du paysage urbain - mais ce n'est pas de la photo d'architecture. C'est du paysage urbain qui veut rendre compte de l'expérience de la promenade. Mon paysage urbain, ce n'est pas seulement du plan large, ce sont aussi des détails. Ca ne se réduit pas à une série de panoramas. Au final, cette série en devient justement peut-être trop hétéroclite pour que ça fasse un discours... Peut-être que tout ça n'est finalement que l'occasion pour moi de parler d'une certaine manière de regarder les choses... Je serais parfois tenté de dire que le coeur de ma démarche, au-delà de ces différents objets que je me donne (espace urbain, espace rural), c'est la construction d'un regard. Mais en même temps, c'est justemement en étant appliqué à des objets - et en l'occurrence, à des objets complexes - que mon regard se construit.
Friches, arbres, herbes folles... Pourquoi les éléments naturels reviennent-ils aussi souvent dans les villes de Dos à la mer? Ce qui attire l'oeil en ville, ce sont d'abord des contrastes. Une image qui fonctionne est souvent le résulat d'un choc - drôle ou dramatiqiue - entre deux choses. En tant que photographe, j'ai besoin d'un accident pour faire une image. Dans la campagne de Millau ou dans le centre-ville de Tripoli, finalement, je fais la même chose: je déambule, et j'attends l'accident visuel... Et en ville, une des formes les plus fréquentes, c'est la nature qui déboule. C'est efficace, la nature en ville! De façon générale, je suis plus sensible à l'irruption de la nature en plein coeur de la ville, qu'à la lisière ville/nature. Je préfère donc les promenades "traversées" aux promenades en frontière de la ville. La nature en plein centre-ville fait davantage événement que la nature là où la ville s'arrête. A Marseille, je préfère me promener le long de la L2 ou de l'Huveaune que le long du canal. L'espace urbain est censé être "plein"; et totu d'un coup tu tombes sur des vides. J'aime ces trouées. C'est comme un vertige, un début de rêve qui s'instaure. Entretien réalisé par Wildproject, janvier 2009
DOS A LA MER Le projet urbain est toujours violent. Mais au sein même de la ville moderne, de petites résistances s'organisent face à la standardisation des architectures, la privatisation des espaces et les réhabilitations brutales. Ce sont des corps, des gestes, des objets, des lumières, au coin d’une rue, sur un balcon ou sur un visage. Quelles qu’en soient les raisons sociologiques, économiques, politiques ou écologiques, ces zones de poésies anarchiques signent l’appartenance de ces espaces à une même aire culturelle, au monde méditerranéen. Geoffroy Mathieu
Site personnel de Geoffroy Mathieu
Exposition
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