Kalanchoe
J'essaie de traduire ENTRETIEN AVEC CATHERINE WILLIS
C’est assez détonnant de faire des planches botaniques aujourd’hui. Oui. Enfin, si l’on pense à partir d’idées fausses, d’idées qui excluent. Les études botaniques ont toute leur place aujourd’hui, pour la simple raison que la réalité est fondamentalement naturelle – et nous faisons partie de cette réalité. Je m’intéresse peu aux énièmes suiveurs de Marcel Duchamp, ou aux commentaires sarcastiques sur la société de consommation. Ces planches botaniques vont de pair avec un travail plus abstrait. En l’occurrence, je crois que cela relève aussi d’un travail de résistance à la connerie (rires) – ou disons à une forme particulière de bêtise, qui consiste à penser hors-sol. Je n’aime pas être enfermée dans une catégorie même si je me sens d’abord et avant tout sculpteur. Cela fait longtemps que je fais des planches botaniques. C’est comme une basse continue. L’ensemble de mon travail est très lié à cette révérence, cette admiration pour la nature. L’idée avant la forme – l’idée et l’admiration. Je suis bluffée par des choses très simples… très petites ou très grandes. J’ai le sentiment palpable d’avoir des racines dans la terre. La nature, pour moi, c’est indistinctement ce que je suis et ce que je vois. Mes planches botaniques font partie de cette démarche qui consiste à traduire cet émerveillement que j’ai. Je porte une attention extrême aux choses ténues, aux choses éphémères de la nature.
Cet intérêt pour la nature concerne l’ensemble de votre travail ? Dans les années 1980, j’ai fait partie de la première exposition en extérieur, organisée par Adelina von Furstenberg au parc Lullin, à Genève On était 25 ou 30 artistes, dont Marcus Raetz, un Allemand qui travaillait sur les anamorphoses, Sarkis, Rebecca Horn, Mario Merz, Meret Oppenheim. J’ai longtemps été jardinier-paysagiste – même avant de rencontrer Alain [Richert, paysagiste]. Ca m’a évidemment beaucoup appris dans le domaine de la botanique. Je me souviens que lorsque j’ai commencé à m’intéresser au jardin, j’étais absolument dingue. J’ai été fascinée par Le Théâtre d’agriculture d’Ollivier de Serres (1600). C’est vraiment un livre extraordinaire ! J’ai beaucoup lu à propos des plantes et des jardins – c’était d’abord une chose livresque. Je partais d’un monde un peu indifférencié ("la nature") et j’arrivais à quelque chose de très concret qui provoquait en moi un grand émerveillement. Je suis bluffée par l’extrême sophistication de la nature, des graminées aux galaxies. C’est ça que j’essaye de traduire. L’extrême dandysme, l’extrême complexité de la nature.
Comment travaillez-vous vos planches botaniques ? Parfois je travaille sans dessin préalable, parfois de croquis de terrain que j’ai faits dans mes carnets. Je fais aussi des « planches botaniques parallèles », imaginaires. Et des cailloux imaginaires. J’ai ici une planche qui s’appelle Humus, en hommage à Olivier de Serres. Travailler sur l’imaginaire, au même titre que travailler sur la nature, relève pour moi d’une forme de résistance. J’invente aussi des nids pour des oiseaux qui n’existent pas. En même temps, je fais pousser des orchidées, des Paphios d’Asie du Sud-Est et je les dessine. Ces planches ont-elles la précision documentaire que l’on attend du genre ? Il y a à la fois de la précision, mais également beaucoup de lâcher-prise – ce qui est moins courant dans le dessin botanique. L’école anglaise de dessin botanique est particulièrement rigoureuse. Dans mon cas, ces planches sont avant tout une façon d’exprimer mon admiration pour le vivant, dont j’observe le cycle au long de l’année. Je ne pars jamais en tout cas de planches de livres, ni de photos. Dans le domaine du dessin botanique, je voudrais vous renvoyer au travail de Maria Sibylla Merian (17e siècle). Au 17e siècle, le dessin était plus libre qu’au 18e. Maria Sibylla Merian est une femme qui a beaucoup voyagé – elle est allée jusqu'au Surinam. Il y a eu une exposition intéressante en 2007 à la fondation Mona Bismarck de deux femmes peintres qui ont fait des planches botaniques du 19e s. et du 20e s., Marianne North (1830-1890) Margaret Mee (1909-1988). Je vis avec un homme [le paysagiste Alain Richert] qui est une encyclopédie vivante. J’ai moi aussi une grande curiosité livresque. J’ai une formation initiale en histoire de l’art. Si je n’avais pas ce besoin de faire avec mes mains, je serais peut être devenue le conservateur d’un petit musée, tel celui d’Hokkaido décrit par Nicolas Bouvier dans ses Chroniques Japonaises, ou du Musée Du Rien, décrit par Alexandre Vialatte dans L’Auvergne Absolue.
Êtes-vous calée en botanique ? J’identifie sans cesse les plantes. Ceci est une Berce géante du Caucase (Heracleum mantegazianum). C’est un plante commune, haute de trois mètres, très invasive. Elle provoque des brûlures par temps d’orage. Voici deux orchidées à différents stades… Des sabots de Vénus… Cela vient d’Asie du Sud-Est. Je cultive des orchidées au Moulin. Ce sont des plantes très complexes dans leur structure, leur beauté est très caractéristique – elles me semblent proches du règne animal. C’est en tout cas un des sommets de l’évolution botanique. Certaines de ces planches sont dessinées à la pierre noire ou au fusain et peintes avec du jus de plantes. J’utilise aussi dans mes travaux des cocons de soie, des cochenilles, des tanins, des épines de porc-épic, de la fibre de carbone aussi. J’ai des bases. Mais là, comme dans le domaine des parfums, je continue à apprendre sans cesse – connaissez-vous la théorie vibratoire de Luca Turin ?
Avez-vous grandi à la campagne ? Quand j’étais petite, nous allions dans une maison de vacances… Pas loin de Paris, à Melun – une prairie avec de grands arbres. Mais à l’âge de dix ans, on m’a privé de cet endroit ! Ca a provoqué en moi une souffrance dont j’ai compris bien plus tard qu’elle était liée à ça. Je me sentais vraiment en communion avec les herbes et les arbres.
Aujourd’hui, quel contact avez-vous avec le monde naturel non urbain ? Une partie de ma semaine se passe dans le Moulin, où j'ai un jardin botanique, aux confins de la Normandie et de la Bretagne, entre calcaire et granit, aux abords du massif armoricain. Ayant vécu avec Alain [Richert] dans un lieu trop agité, on a voulu un lieu à l’écart du bruit, de la route, un lieu où on pouvait marcher pieds nus. La moitié de mon temps, je le passe là-bas, à faire des collectes (un herbier) et le jardin. Beaucoup de choses de mon travail viennent de là-bas. Il y a les planches botaniques, mais également une recherche sur les couleurs que je fais à partir de jus de plantes. On a planté énormément de plantes à parfum : Osmanthus, Sarcoccocas, Camellia sassanqua, Viburnums, Daphnés Pour que toute l’année, il y ait des parfums. Beaucoup de plantes sont d’origine chinoise – une des grandes origines des plantes botaniques en général. Je suis allée deux fois en Chine, dans le Yunnan, avec des botanistes amateurs chercher des boutures de rosiers sauvages et des plants d’orchidées.
De quels autres artistes vous sentez-vous proches, qui travaillent également sur la nature ? Albrecht Dürer, pour ses touffes d’herbe et ses ancolies ; Maria Sibylla Meriam ; Les Chinois de l’époque de Song (8e - 12e s.) ;il arrivait à l’un d’entre eux de peindre avec son chapeau s’il n’avait pas de pinceaux sous la main ! Les Japonais – je pense à l’exposition MinGei, notion inventée par Soetsu Yanagi que je viens de voir au Quai Branly. Je suis tout le temps entre l’herbe et le ciel. J’aime relier. Les choses infinies sous les pieds, et le ciel étoilé. Sans oublier que toutes nos affaires se déroulent sur une petite planète dans une banlieue de la voie lactée. Je vis avec l’idée qu’il y a très certainement d’autres mondes habités dans l’univers – qu’il est en tout cas peu vraisemblable qu’il n’y en ait pas. En revanche, cette idée qu’on va coloniser d’autres planètes est une connerie ! Yves Coppens a dit ça lui aussi… Je trouve ça criminel ! On n’a qu’une planète. La crise environnementale, la planète s’en remettra – mais nous, c’est moins sûr, et je suis extrêmement attachée à notre espèce et à ce que nous avons épargné de la beauté des matins du monde. Ce dont on a besoin, c’est précisément d’arrêter de penser qu’on va aller sur une autre planète. On a besoin d’un changement de paradigme et d’un changement de niveau de conscience. Mais quelque chose se passe… Internet est un merveilleux endroit pour ça. Mon blog, « Chemin faisant », fait pleinement partie de mon travail d’artiste. Ca crée des liens et de l’information en étoile.
Parmi les artistes vivants, lesquels vous intéressent particulièrement ? James Turrell. Richard Long. Andy Goldsworthy. Wolfgang Laib - l’Allemand des pollens. Daniel Graffin, Marcus Raetz. Et parmi les disparus de cette planète : Brancusi, Man Ray, les deux Giacometti, Alberto et Diego, Etienne Martin, Liang Kai et Mi Fou.
Vous avez vous-même commencé par des travaux in situ proches du land art… J’ai fait pas mal d’installations. La première a eu lieu en Alsace, à Altkirch – le jour de Tchernobyl. Une autre a eu lieu sur une rivière près de Niort. Dans les années 1980-1990, j’ai d’ailleurs essentiellement fait des installations. Si j’ai arrêté, c’est uniquement faute de crédits.
D’un point de vue théorique, vous devez vous sentir assez proche de ce qu’a écrit Kant dans la Troisième Critique – en particulier de cette idée selon laquelle ce qui est à l’œuvre dans le génie, c’est la nature. Oui, ça me plaît assez. De façon générale, plus j’oublie mon ego, mieux ça va. Jung ? Oui, mais c’est loin… Je lis Eckhart Tolle, A New Earth (Michael Joseph, Penguin Books, 2005), et The power of now, Jean Klein : La conscience et le monde, Krishnamurti : L’éveil de l’intelligence, dont Pierre Rahbi dit que ça avait été un tournant pour lui. Les livres de Pierre Rabhi. Haruki Murakami, que je viens de découvrir. Kurt Vonnegut Tous les livres de Nicolas Bouvier, que je relis sans cesse , comme pas mal de ceux de Jean Giono, Alain Hervé, John Berger, trop méconnus en France.
Votre érudition témoigne d’un intérêt inhabituellement précoce pour la pensée écologiste… Il y a eu en effet quelques lectures marquantes. Les revues Resurgence, The Ecologist , L'Almanach d'un comté des sables d’Aldo Leopold, Walden de Thoreau, bien sûr, Printemps silencieux de Rachel Carson, L’homme Sauvage d’Alain Hervé, La Révolution d’un seul brin de paille de Manusaku Fukuoka, plus récemment. J’ai participé au numéro mythique Le Jardin de la revue Le Sauvage, créée dans les années 1960. Mais cet intérêt n’a jamais débouché sur un engagement en écologie politique. Ce qui m’intéresse dans l’écologie, c’est le terrain – j’entends par là aussi bien la botanique qu’une recherche intérieure. J’étais assez militante au début, mais il y a vite eu beaucoup de querelles intestines, dont j’ai préféré me tenir à l’écart. Ce qui m’intéressait dans tout ça, c’était de vivre d’une façon différente. Depuis trois ou quatre ans, je vois beaucoup de green washing autour de moi.
Je me souviens avoir vu un jour une tigresse – c’était la beauté à l’état pur. Elle s’est approchée d’un lac et elle a bu. On m’a parlé d’un temple bouddhiste en Thaïlande où vivent aussi des tigres, recueillis par les moines. J’ai déjà inventé deux parfums littéraires, l’un dédié au Baron Perché, le personnage d’Italo Calvino, l’autre, un vétiver, dédié à Blaise Cendrars. Je travaille en ce moment à un parfum dédié à Giono. Dans Angelo, il y a des notations olfactives partout. Giono est pour moi un des plus grands du siècle. Beaucoup de gens vivent hors-sol. A vrai dire, une bonne partie de la culture occidentale est hors-sol. En France, on a parfois une vision un peu étroite des choses. La découverte de la Chine en histoire de l’art a pour moi été une révélation. Pas de péché ; pas de perspective. On est de plain-pied dans la vie. Très tôt, à l’âge de vingt ans, ce nouvel angle de vue a été énorme pour moi. Je me sens aujourd’hui assez taoïste. Dans le mouvement des saisons. Mon éducation catholique, le collège des sœurs, tout ça a été assez vite balayé par le Tao !
Entretien réalisé par Wildproject, 2008
"Chemin faisant", le blog de Catherine Willis
|
©2008 Wildproject