L'écologie profonde ENTRETIEN AVEC CHARLES RUELLE
Charles Ruelle, né en 1980, est le traducteur d’Écologie, communauté et style de vie (éditions MF, collection « Dehors », 2008). Membre de la revue Labyrinthe, il a coordonné avec Frédéric Neyrat en 2008 le n° 30, intitulé « Écologie = X, la nouvelle équation des savoirs ».
Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à Arne Næss? A vrai dire, un peu par hasard. C’était en 2002, à l’université de Constance, en Allemagne. J’y avais fini un an plus tôt un mémoire de maîtrise sur le néovitalisme de Hans Driesch, et déambulais dans les rayons de bibliothèque, où la totalité des ouvrages est en libre accès, à la recherche d’un éventuel sujet de thèse. A l’époque, je m’intéressais à l’épistémologie des sciences de la vie, et notamment à la question de l’applicabilité des thèses du positivisme logique à la biologie (et à ses critiques, forcément). Durant ma recherche, je suis tombé sur un livre d’Arne Næss... non loin de quelques volumes de Moritz Schlick et de Carl Gustav Hempel. Je ne me rappelle plus le titre dont il s’agissait, mais le thème de l’écologie y était traité d’une manière qui me semblait tout à fait originale. Je ne connaissais presque rien à toutes ces questions, mais j’ai gardé le nom de « Næss » en mémoire. Quelques années plus tard, j'ai discuté avec une amie norvégienne qui m’a donné à voir l’importance du personnage Arne Næss. Dans son pays natal, Næss est une véritable conscience nationale de l’écologie. J’ai alors commencé à m’intéresser plus sérieusement à ce philosophe, cette fois-ci non plus en tant qu’étudiant, mais tout simplement en tant que lecteur critique sensible aux questions d’écologie. « D’abord un choc de lecteur. » Écologie, communauté et style de vie est le troisième livre que j’ai lu de Næss. J’avais lu plusieurs articles notamment disponibles sur le site de la revue canadienne Trumpeter, la principale revue d’écologie profonde, et surtout Is it painful to think, un livre d’entretiens publié en collaboration avec David Rothenberg. Ce livre est sans doute l’introduction générale la meilleure et la plus accessible à la pensée du penseur norvégien, mais c’est surtout un formidable dialogue qui peut provoquer une sorte de fascination pour Næss. Celui-ci est plus qu’un penseur, c’est un personnage de roman ! J’ai toujours été fasciné par la biographie des grands philosophes, des grands scientifiques, et je n’ai pas honte de dire que le caractère et la vie d’Arne Næss m’ont sans doute conduit à vouloir étudier de plus près son univers intellectuel. Je me suis alors plongé dans Écologie, communauté et style de vie. J’ai ressenti un véritable choc de lecteur. J’étais déjà très sensible aux problèmes de la dégradation environnementale, mais adhérait de manière plutôt « superficielle » à la cause verte. La lecture de Næss a sans aucun doute été pour moi une forme de déclic et m’a transmis un ensemble d’outils critiques et rationnels qui m’ont permis de donner corps à mes intérêts « pratiques » et spéculatifs. Quelques années après avoir pris connaissance d’Arne Næss, j’ai donc redécouvert un penseur avec un œil nouveau, celui du citoyen sensible à la cause écologiste. Arne Næss a été un soutien et un accompagnement dans la constitution de mes convictions personnelles, plus que quelqu’un avec qui j’aurai pu débattre philosophiquement dans un cadre, disons, universitaire. Il me semblait essentiel, à travers cette traduction, que nous ayons enfin conscience des véritables enjeux et de la véritable nature de l’écologie profonde que l’on a trop souvent caricaturée. Mais je ne suis moi-même pas un théoricien de l’écologie, ni même un partisan aveugle de l’écologie profonde.
On vous sent prudent... Disons que je suis conscient des difficultés d’interprétation de ce texte et que je garde à l’esprit qu’Écologie, communauté et style de vie est un texte ouvert. Pour ma part, je suis loin d’adhérer à tous les éléments contenus dans ce livre. Mais passons… Contrairement à la façon dont il a été parfois perçu, ce livre n’est pas du tout un manifeste dogmatique. Il fait preuve d’une vraie radicalité théorique – ce n’est pas rien de défendre l’« égalitarisme biosphérique » ou la « réduction de la population humaine » – et c’est justement pour cette raison qu’il serait dangereux de vouloir le considérer comme une bible pour l’écologie profonde, bien que ces deux derniers points soient centraux pour la totalité du mouvement. Ce texte me semble au contraire fournir au lecteur des outils, des clés, pour amener en fin de compte l’honnête homme et le citoyen à, d’une part, prendre conscience de la nécessité d’adopter d’une nouvelle vision du monde et, d’autre part, s’engager avec prudence, au sens philosophique, dans une action cohérente, réfléchie et respectueuse de valeurs fondamentales et des opinions contradictoires. Il suffit de voir l’importance que donne Næss dans son ouvrage à la discussion (disputatio) comme partie centrale du militantisme écologiste. « Næss nous apprend Næss, qui n’entend pas assumer le rôle de gourou, insiste lui-même fortement sur la nécessité que chacun développe sa propre écosophie, sa propre philosophie écologique. Cela n’est pas sans danger car les huit points de la plateforme de l’écologie profonde qui sont repris dans Écologie, communauté et style de vie (si on les isole du reste raisonnement) ne semblent pas complètement aptes à prévenir tout débordement dans les formes de militantisme écologique si on les perçoit comme de simple « commandements » – ce qu’ils ne sont pas, selon moi ! Quand on voit les interprétations auxquelles l’œuvre de Næss a donné lieu, on peut d’ailleurs se demander si le tort du philosophe est de n’avoir pas trop profondément cru au pluralisme et à la diversité. C’est un long débat... mais il apparaît tout de même assez clairement dans ce texte que la « diversité » (pour ne prendre que cet exemple) que Næss érige en norme ultime est une garantie non seulement contre la dégradation environnementale mais aussi contre toutes les formes de violence et d’oppression. D’ailleurs, si la non-violence n’est pas une valeur qui apparaît directement dans les huit points de la plateforme écologique, elle n’en reste pas moins exigible, selon Næss, de tous les partisans de l’écologie profonde (qu’ils adhèrent à l’éthique gandhienne défendue plus particulièrement par Næss dans l’écosophie T, ou qu’ils s’appuient sur une autre pensée). En ce sens, Næss nous apprend à garder une certaine modération dans la radicalité écologique.
A quel genre de difficultés avez-vous été confronté lors de la traduction? La première difficulté a d’abord été celle du choix du texte et elle est liée à sa genèse. Écologie, communauté et style de vie est un texte dont la première version a été publiée dans les années 1970 en norvégien et qui a ensuite connu cinq éditions successives. A chaque fois, le texte a été corrigé, remanié et réactualisé en fonction des objections et de l’évolution de la réflexion de Næss. Une sixième édition a paru en 1989, cette fois-ci en anglais, avec la collaboration de David Rothenberg. C’est ce texte que nous avons traduit, non seulement parce qu’il constituait la dernière édition revue par l’auteur, mais aussi parce que la publication en anglais de ce livre, dans lequel Næss articule dans sa globalité le système de l’écologie profonde, depuis la présentation des fondements ontologiques et métaphysiques jusqu'à la présentation de principes d'action pratique, a servi dès les années 1990 de nouvelle référence, à l’échelle internationale, de l’œuvre écologique de Næss, jusque-là diffusée à travers des articles publiés dans des revues spécialisées. Je ne dis pas que ce livre a lancé le mouvement environnemental. Celui-ci existe largement depuis les années 1970. Mais il a contribué à lui redonner une vraie visibilité chez un large public d’anglophones. « Écologie, communauté et style de vie Une autre difficulté est liée au fait qu'il existe dans ce texte plusieurs niveaux de discours, et donc de lecture. Næss peut se montrer parfois très lyrique, parfois très analytique. Il assume notamment clairement l’emploi d’expressions « mythiques » à côté d’autres plus « scientifiques » à l’image de ce qu’on trouve dans Le Printemps silencieux de Rachel Carson qu’il cite en exemple. Le but est de convaincre le lecteur, de jouer autant sur sa raison que sur ses émotions. En outre, la portée systématique de l’œuvre de Næss l’amène à considérer des thématiques très différentes et à les réunir au sein d’une entité théorique qui fait appel à des notions issues de champs très divers : l’économie, avec la critique du PNB et de la croissance, la philosophie moderne avec son analyse des qualités (premières, secondes, etc.), la psychologie de la forme et sa théorie de la gestalt, la logique formelle avec ses analyses d’énoncés et sa théorie de la dérivation, la politique à travers l’éthique gandhienne et la présentation des formes de négociation politique, la littérature à travers une étude de la Bible, etc. A cela, s’ajoute autant la volonté de Næss de fonder une nouvelle vision du monde que de montrer comment en tirer les conséquences pratiques, applicables par tout un chacun dans sa vie quotidienne. Tout cela forme finalement un texte relativement composite – divers, encore une fois – et qu’on peut trouver déroutant...
La langue d’Arne Næss a-t-elle posé des problèmes particuliers? Pour autant que je puisse en juger, il y a eu des philosophes dont l’écriture était largement plus stylisée ! Mais gardons quand même à l’esprit que la langue maternelle de Næss est le norvégien. Passons sur ce point... En ce qui concerne maintenant certains aspects plus techniques de correspondances conceptuelles entre les termes anglais et français, tout peut toujours être discuté, surtout dans le cadre de la première (ou quasi première traduction). Cela étant, Næss fait usage de concepts bien inscrits dans l’histoire de la philosophie qui n’imposent pas de la part du traducteur l’usage de trop nombreux néologismes. Les problèmes qui peuvent se poser se situent plutôt au niveau de la structure du raisonnement de Næss. Comme je l’ai dit, Næss a un style elliptique, tient des raisonnements dans lesquels les arguments s’enchainent souvent cumulativement et accorde une grande place au « vague ». « Næss valorise la diversité du discours Je pense que cela est lié à la dimension systématique et spinoziste de sa pensée, à sa couleur analytique et surtout à l’idée que Næss se fait lui-même de la communication. Næss défend très clairement l’idée que le locuteur et le récepteur d’un discours n’ont jamais la même conception des mots qu’ils profèrent et entendent. Chacun réinterprète l’ensemble de ce qui est dit en fonction de préconceptions que l’un et l’autre ont des expressions utilisées. Dans ce contexte, Næss prône l’usage d’expressions vagues et générales que chacun à ensuite loisir de préciser. En ce sens, Næss s’oppose à toute définition des termes utilisés, refusant ainsi de figer ces derniers. A ce sujet, je crois que l’on peut dire que Næss valorise la diversité du discours comme il valorise la diversité naturelle. Cette théorie remonte aux années 1950 et on la retrouve appliquée en particulier dans toute l’œuvre de Næss et dans Écologie, communauté et style de vie. La difficulté, pour le traducteur, est de limiter l’influence de ses propres préconceptions afin de ne pas orienter la signification de concepts (comme « réalisation de soi ») que Næss entend laisser ouverts… mais c’est-là, je crois, un problème qui se pose dans de nombreux autres cas de traduction.
D’après vous, comment Arne Næss s’inscrit-il dans le 20e siècle? Comme un outsider, comme un individu isolé, comme une figure centrale? L’œuvre de Næss, très diverse dans ses thématiques, n’a pas été reçue de manière uniforme et il est utile, je crois, de distinguer ici les travaux de la « première période », d’avant les années 1970, et les suivants qui se consacrent plus spécifiquement à l’écologie. Næss est l’auteur de très nombreux travaux en philosophie des sciences qui sont relativement méconnus. Du moins n’est-il pas un auteur que l’on cite parmi les grands critiques du positivisme logique, par exemple. Cette partie de son œuvre n’est pas très exploitée et sans doute mériterait-elle de l’être. Les éditions Springer viennent de rééditer en 10 volumes une sélection importante de son œuvre. Peut-être cela permettra-t-il de focaliser un peu plus l’attention sur tout son travail. Jusqu’à son retrait de l’université, Næss a tout de même occupé une place très importante au niveau institutionnel. Il a complètement organisé l’enseignement de la philosophie en Norvège, il a fondé et dirigé la revue Inquiry, reçu nombre d’honneurs. Bien que je soupçonne un grand nombre de philosophes des sciences de n’avoir jamais entendu parler de lui, il ne faudrait pas considérer Arne Næss comme un philosophe maudit, isolé et que l’on sortirait aujourd’hui de la plus profonde obscurité ! Cependant, si l’on connaît aujourd’hui Arne Næss, c’est surtout parce qu’il a exercé une influence très importante sur nombre de militants et de penseurs de l’écologie. Dans ce domaine, il occupe sans aucun doute une place centrale et s’il n’est pas le fondateur du mouvement environnemental, la distinction conceptuelle qu’il a opérée entre écologie superficielle (shallow) et écologie profonde (deep) a très largement contribué à sa renommée internationale. « "Tout est interconnecté" Maintenant, si la question est de déterminer la place de Næss par rapport aux grandes traditions philosophiques du 20e siècle, il occupe très certainement une place à part. Cela tient à ce curieux mélange, dans son écosophie du moins, entre un logos relativement exacerbé qui se traduit par un style de pensée très logiciste, là encore hérité d’une formation philosophique au sein du (second) Cercle de Vienne, et puis de l’autre, une ontologie gestaltiste au sein de laquelle s’articulent autant des faits que des valeurs et largement fondée sur l’idée que « le tout est plus que les parties ». D’ailleurs, Næss le dit clairement : « Tout est interconnecté est un bon slogan. » Tout en restant attaché au style des positivistes, Næss a progressivement intégré des éléments purement phénoménologiques qu’auraient sans aucun doute rejetés ses anciens maîtres ! Si je devais donner un point de référence, je dirais que Næss a un parcours et un style relativement semblable à celui d’Alfred North Whitehead qui, rejetant les distinctions traditionnelles entre les différentes écoles de la philosophie, place le norvégien en marge ou à l’interstice de chacun d’entre elles. Chez Næss, l’interconnexion ne s’applique pas simplement aux différents éléments de la nature (comme le pensent généralement les écologues qui appliquent à leur objet des modes de raisonnement très analytiques) mais s’étend aussi à l’ordre des idées…
La validité de cette philosophie n’est-elle finalement pas indépendante de l’existence de la crise environnementale? Dans l’esprit de Næss, sans aucun doute… dès lors, que sa réflexion se situe clairement au niveau ontologique, elle entend être indépendante des circonstances contingentes de la dégradation environnementale. C’est justement le propre de l’écologie profonde de ne pas considérer la crise environnementale comme un événement auquel on se doit de seulement ré-agir, ou de s’adapter, afin d’en faire disparaître les effets (pollution, tensions sociales, inégalités, etc.) mais bien de s’attaquer aussi aux causes en appelant à l’adoption d’une nouvelle vision du monde qui rétablisse le rapport naturel et essentiel de l’homme à la nature. Il s’agit de s’appuyer sur l’idée de l’« importance intrinsèque de la nature pour l’humanité de l’homme » (Timothy O’Riordan) et de remettre en cause la vision scientifique du monde. La crise environnementale a simplement mis le doigt sur l’urgence d’agir, de sauvegarder les espèces, de protéger la nature et de promouvoir la qualité de la vie. Mais ce n’est pas la crise environnementale qui fonde logiquement la nécessité d’agir de manière écologique. Celle-ci se justifie par le lien ontologique de l’homme à la nature. Toutefois, ce point de vue méthodologique ne va pas sans poser de problèmes. Il serait illusoire de croire que le choix d’une ontologie est indépendant de toute finalité, de quelconques valeurs ou de la volonté de se doter d’outils cohérents pour répondre à une situation de crise. Si l’écologie profonde entend se placer à un niveau de réflexion plus fondamental, son existence se justifie par le fait qu’elle perçoit la dégradation environnementale comme une sorte de pathologie. Donc, pour répondre précisément à votre question, la validité de l’écologie profonde est indépendante de la crise environnementale, mais l’existence de l’écologie profonde se fonde tout autant que l’écologie superficielle sur l’état actuel du monde que nous jugeons être intuitivement « mauvais ». Dans ce contexte, le choix de nos valeurs et de nos systèmes philosophiques se fonde toujours sur une intuition. Chez Næss, l’intuition de la « joie » joue ici un rôle central. Elle est la marque de notre rapport naturel à la nature : on éprouve de la joie au contact directe de la nature et cette joie est désirable. Næss a écrit un article tout à fait instructif sur la question et qui développe certains points abordés dans Écologie, communauté et style de vie : « The place of joy in a world of fact ». L’article se termine par ces quelques mots : « Où est la joie dans un monde de faits ? Pile au centre ! » Il faut reconnaître
Comment situeriez-vous Arne Næss par rapport à d’autres philosophes de l’écologie, contemporains ou postérieurs? Il est clair que l’œuvre de Næss a surtout été discutée outre-Atlantique à la faveur du développement du mouvement environnemental, et a donné lieu, comme toujours sur les campus nord-américains, à autant de ramifications que d’auteurs possibles. L’ultra-individualisation des positions est une chose commune aux studies américaines et la pensée environnementale n’y échappe pas. Dans ce contexte, il est relativement difficile d’établir une typologie cohérente des influences ou des écoles de pensée du mouvement environnemental. On peut toutefois établir quelques points de rupture entre Næss et d’autres courants de l’écologie, notamment en ce qui concerne les modalités d’action politique. Contre les courants marxistes de l’écologie, Næss encourage largement l’initiative individuelle en vue d’un changement de mentalité écologiste et rejette la théorie de la rupture politique comme modalité viable des transformations sociales vers plus d’écologie. Contre les anarchistes verts, Næss défend le maintien d’institutions centrales fortes capables de soutenir l’application de mesures écologiques au niveau local. Enfin, Næss soupçonne l’écosocialisme de ne pouvoir fonctionner qu’en s’appuyant sur une bureaucratie pesante et dangereuse pour les libertés et l’initiative individuelle. De ce point de vue, beaucoup de ces éléments font de Næss le plus libéral des écologistes radicaux. Ce qui n’a pas été sans provoquer quelques réactions (souvent justifiées) et des malentendus…
Pensez-vous que le travail de Næss soit le début d’une lente et profonde révolution culturelle? D’abord, je ne dirais pas que Næss est à l’origine de tout cela. Si révolution culturelle il y a – et sur ce point, je reste circonspect –, celle-ci puise ses racines bien avant les années 1970. L’histoire de l’écologie profonde reste encore à écrire, malgré les contributions de Warwick Fox ou George Sessions, et elle remonte très certainement selon moi au romantisme allemand. Næss lui-même n’hésite pas à tracer certains parallèles entre le mouvement de l’écologie profonde et certains aspects de la culture des Incas ou des Mésopotamiens ! Dans les années 1960, l’écologie profonde s’est ensuite nourrie de très nombreux travaux : l’anthropologie, l’économie, la littérature, etc. En ce sens, je crois que l’écologie profonde n’est pas le déclencheur, mais plutôt le signe d’un changement dans notre manière de voir le monde qui était déjà présent dans d’autres disciplines savantes. Le geste de Næss qui consiste à bousculer radicalement dans un ensemble cohérent l’ensemble des catégories traditionnelles de la pensée (faits/valeurs, vivant/inerte, humanité/animalité, raison/émotion) donne à sa pensée une résonnance particulière. Vous savez, je ne crois pas que l’on puisse véritablement juger des révolutions au présent. Il y a depuis trente ans de profondes transformations dans la pensée occidentale dont l’« écologie culturelle » n’est qu’une des facettes. Mais le féminisme en est sans doute une aussi, de même que la pensée postcoloniale et d’autres dont je ne soupçonne pas l’existence ! L’écologie, comme pensée, a toutefois cet avantage qu’elle entend répondre à une situation qui met l’humanité tout entière face à ses responsabilités. Elle n’appartient à aucun groupe. C’est sans doute l’utopie qui a actuellement le plus de portée. Savoir si elle se substituera (et sous quelle forme – car certaines sont plus souhaitables que d’autres !) à l’utopie consumériste actuelle (pour ne citer que celle-ci), rien ne permet actuellement de le dire. « Philosophes !
La philosophie de l’écologie, à quoi ça sert? Si seulement cela pouvait ne servir à rien ! Au moins serait-ce le signe que tout va bien… Dans les faits, une telle philosophie a pour but de montrer combien il est justifié de transformer nos comportements actuels (en ce sens, elle a une fonction critique) et éventuellement nous dire comment procéder (en ce sens, elle est heuristique). Écologie, communauté et style de vie a cette double dimension. C’est un texte qui s’adresse aux philosophes et qui leur dit : « Vous philosophes, qui n’avez jamais pris en compte la nature dans vos théories, avez besoin de revenir aux principes premiers pour inscrire la nature dans l’ontologie. Pour réhabiliter la nature au centre de la métaphysique occidentale. » Mais il s’adresse aussi aux militants auxquels il veut donner les moyens d’imposer leurs vues dans le débat avec les responsables politiques, les experts, les ingénieurs et toutes les personnes directement impliquées dans la prise de décisions environnementales. Il leur dit : « Voici comment on peut agir efficacement. Voici comment user de votre raison pour convaincre votre interlocuteur de défendre la cause que vous soutenez. »
Quasiment tous les philosophes de l’écologie sont d’accord pour dire que ce courant de pensée marque un tournant dans l’histoire de la philosophie occidentale. Qu’en pensez-vous? Chacun prêche pour sa paroisse et c’est bien normal. Mais encore une fois, je préfère rester prudent sur l’évaluation de l’ampleur du mouvement. On ne bouleverse pas aussi facilement plus de 2500 ans de philosophie ! En revanche, si on analyse précisément la pensée écologiste, il est clair qu’elle opère un changement qui remet en cause une grande partie des acquis de la philosophie moderne – quoique, là encore, le lien entre « écologie », « modernité » et « postmodernité » soit beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît. La révolution copernicienne avait situé l’homme, le sujet, dans un espace isolé au cœur du cosmos ; la pensée écologiste le conçoit en lien avec la nature, ni au centre, ni en dehors, mais comme un point relié à tout un ensemble d’interactions qui réintroduisent la nature dans l’homme. C’est une vision qui, jusque-là, était beaucoup plus cohérente avec les traditions orientales, mais qui commence à se diffuser dans nombre de domaines de la pensée. Du moins commence-t-on à considérer avec sérieux l’idée que la nature est capable d’agir sur l’homme et les sociétés humaines, à tel point qu’elle puisse en déterminer certains processus interprétés jusque-là comme des phénomènes purement rationnels, dépendants de la simple volonté humaine, ou explicables en termes structurels. « L’écologie nous amène Pour le dire clairement, c’est la distinction entre nature et culture et le paradigme classique des sciences humaines et sociales qui vole ici en éclat. L’écologie n’est pas la seule à opérer cette transformation. Après tout, quoi qu’on en pense, la génétique et les sciences cognitives ont, elles aussi, cette même ambition de naturaliser la culture à travers des analyses souvent triviales ! Mais l’écologie s’en distingue quand elle ne tombe pas dans le réductionnisme et le monisme et surtout, elle se montre beaucoup plus opératoire et décisive pour comprendre nombre de phénomènes. L’écologie nous amène donc à une vraie réorganisation du savoir.
En quoi consiste cette « réorganisation des savoirs »? Elle peut prendre des formes multiples selon la dimension « politique » que l’on donne à l’approche écologique, par exemple, mais elle est toujours très interdisciplinaire. Les disciplines traditionnelles ont en effet un besoin urgent de s’informer des études environnementales traditionnelles (géographie, météorologie, botanique, etc.). En histoire, cette réorganisation peut aller de l’intégration du milieu et des phénomènes climatiques dans l’étude des interactions sociales et de l’évolution culturelle jusqu’à une remise en cause des lectures positivistes de certaines périodes comme la Révolution industrielle fondées sur la notion de progrès. Les Annales avaient déjà fait du milieu un objet d’étude à part entière mais le séparaient de l’étude des sociétés humaines. C’est cet oubli que rétablit l’histoire environnementale qui, elle, s’intéresse aux relations. Les travaux de Jared Diamond, qui sont récemment apparus aux yeux du grand public français, s’inscrivent dans cette tradition d’explication du devenir des sociétés humaines par rapport aux conditions géo-climatiques dans lesquelles elles vivent. Mais outre l’histoire, nous pourrions aussi citer la l’écocritique qui s’intéresse à la manière dont s’incarnent dans le texte littéraire les relations essentielles qui lient tout produit de l’imagination au contexte naturel de son élaboration, par exemple. L’esthétique et la politique du paysage se doivent aussi désormais d’intégrer des impératifs éthiques (fixés par les informations de l’écologie scientifique) pour répondre aux nécessités de la protection environnementale, etc. Le numéro 30 de la revue Labyrinthe, « Écologie = X », que j’ai coordonné avec Frédéric Neyrat, est entièrement consacré à cette « nouvelle équation des savoirs ».
Entretien réalisé par Wildproject, 2008
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Lectures Arne Næss
Arne Næss
Revue Labyrinthe n°30 (2008)
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