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Plus le vivant est complexe,
mieux il se porte

 

EN FINIR AVEC LA PERSPECTIVE
Entretien avec Alain Richert, paysagiste

 

Médecin de formation, paysagiste de profession, Alain Richert se passionne pour l’art contemporain, le paysage, les jardins et les sciences. A ses activités dans le paysage, il associe une carrière de chercheur et d’enseignant, notamment à l’Ecole nationale supérieure de paysage de Versailles de 1988 à 2002.
Il mène depuis plusieurs années une réflexion sur l'application des avancées scientifiques du XXe siècle dans les approches du paysage. Qu’il s’agisse de découverte dans le domaine de l’art, dans le domaine de la physique, de la biologie (animale et végétale) les expériences d'Alain Richert nous entraînent vers l' abolition de la distinction «nature/culture».

En tant que paysagiste, il a en particulier réalisé avec Catherine Willis le "Jardin sensible" à l'Institut des sourds et des aveugles de Marseille en 2003. Ce projet s'inscrit dans le programme des "Nouveaux commanditaires" de la Fondation de France, et la médiation artistique a été assurée par le Bureau des compétences et désirs.

 

 

Comment en es-tu arrivé à travailler sur le projet de jardin pour l’Institut des jeunes sourds et aveugles de Marseille ?

Le Bureau des compétences et désirs a fait appel à moi à cause du Jardin des cinq sens que j’ai fait il y a vingt ans avec Catherine Willis, à Yvoire (sur la rive française du Lac Léman, pas loin de Genève). On a appelé ça un labyrinthe, mais c’est plutôt un dédale. Il n’y a pas un chemin à trouver, mais mille façons de se perdre.

Sur ce projet de l’IRSAM, j’ai dit oui tout de suite. J’ai toujours eu une attitude particulière par rapport à la vision. Voilà trente ans que je fais des jardins, et je n’ai jamais dessiné une perspective. La perspective nous a bien servi pendant six cents ans, mais maintenant je pense qu’il est temps de passer à autre chose. Quand on se retrouve dans un environnement culturel qui n’est pas régi par la perspective, comme par exemple au Yémen, on redécouvre une perception de l’espace qui est radicalement différente. Physiologiquement, ça appelle autre chose. Au Yémen, on traite de la même façon une façade et un tapis – ils font des franges sur les façades. J’aime bien “travailler en aveugle“.

Dans une civilisation où l’information est à 95% visuelle, un des rôles fondamentaux du jardin est de nous faire rebasculer sur le reste.

 


Le Jardin sensible (IRSAM, Marseille)

 

Que reproches-tu à la perspective ?

La perspective est une astuce de représentation qui vient du miroir. Lorsque Brunelleschi – un architecte – a inventé la perspective, il s’agissait de recopier l’image qui apparaissait dans le miroir. Le miroir est le critère de la représentation vraie.

Pour moi, la perspective est un système d’enfermement – un peu comme dans la fin de la Dame de Shangaï : Orson Welles se perd dans les miroirs, il tire dans une image, mais il ne sait plus laquelle est la bonne. Mais bizarrement, la perspective fonctionne grâce au point de fuite, qui est un trou – ça fait une boucle.

Et c’est la même chose avec le temps. Au début, le temps était une fluidité, un écoulement, on le mesurait avec de l’eau ou du sable. Pour inventer le temps comme une mesure circulaire et itérative, il a fallu créer une pièce qui s’appelle l’échappement. Les deux modes fondamentaux de gestion de notre univers sont des boucles. Ce qui m’intéresse, c’est ce qui se passe de l’autre côté du point de fuite.

 

Ce n’est donc pas par des images qu’on se fera une bonne idée du jardin que tu as conçu pour l’IRSAM…

Lorsque je fais des conférences sur mes jardins, je préfère montrer des plans de masse que des photographies. Pour le plan du jardin, la paysagiste Natacha Guillaumont, qui a pris en charge la réalisation du jardin, a fait un travail fabuleux avec les mômes de l’IRSAM. Elle leur a fait faire à chacun une maquette d’un bout du site, et ils les ont ensuite raboutés.

 

Comment décrirais-tu ce jardin ?

On a beaucoup travaillé sur le toucher et les différences de textures. Comme il y a une pente assez raide pour monter dans le jardin depuis la rue, on a créé une rampe un peu particulière, qui fonctionne comme un guide sonore : on a fait un petit canal dans le creux de la rampe, de 15 cm de large sur 15 cm de profondeur, qui comporte six ou sept petites cascades. Chacune de ces cascades fait un bruit différent, car l’eau s’écoule sur des matières différentes – billes, bois, coquillages, etc. Il existe également une deuxième rampe, au sol, constituée d’empreintes de pieds dans le ciment, et destinée à être arpentée pieds nus.

On voulait aussi qu’il y ait une basse-cour ; je regrette que des normes d’hygiène aient empêché que ça se fasse. Pour le choix des plantes, il y avait d’abord une question de taille. Il y a en général un problème d’identification des végétaux, lié à leur hauteur : lorsqu’une plante est en dessous du genou, on a tendance à la piétiner. C’est vrai pour nous, mais c’est encore plus le cas pour les aveugles.

Ensuite, on a choisi des plantes avec des textures très singulières, ou alors qui déclenchent des parfums clairement identifiables. On a mis des fruitiers, et on a fait un coin potager où les jeunes peuvent aller jardiner, et repérer facilement les feuilles de tomates, les feuilles de courgettes. On a essayé d’éviter les ambiguïtés dès le premier contact. On a donc établi des distinctions très claires, presque schématiques.

 


Le Jardin sensible (IRSAM, Marseille)

 

Comment s’est passé le contact avec les jeunes ?

Les jeunes qui sont là ont un peu de mal avec la temporalité. Ils avalent beaucoup de médicaments, et leur capacité de concentration est assez faible. Je me souviens d’un Algérien, un type merveilleux qui avait fait des trous toute l’après-midi et qui, après avoir planté son dernier arbre, s’est endormi au pied du tronc. Tout le corps médical était inquiet – alors qu’il était juste crevé ! C’était la première fois depuis bien longtemps qu’il s’endormait de fatigue.

Avant de finir mes études de médecine, j’étais externe en psychiatrie. Je travaillais dans des pavillons assez durs, à Lyon, dans les années 1969-1970. Il y avait d’ailleurs pas mal de patients qui donnaient leurs médicaments aux cochons et qui ne s’en portaient pas plus mal. Depuis, les choses n’ont pas beaucoup changé – l’étanchéité entre dehors et dedans est même encore plus forte. A l’époque, il y avait des contacts avec l’extérieur. Aujourd’hui, ces mecs-là, plus personne ne veut les voir.

Je me souviens que vers le mois de juin, on avait une affluence de vieux qui étaient placés chez nous. Juste avant les vacances, on nous amenait la grand-mère accusée de délirer. Maintenant, c’est toute l’année. A Paris, ces gens-là, où ils sont ? On ne les voit pas : ils sont dedans.

 

Ton parcours en psychiatrie, ta volonté de dépasser la rationalité classique de la vision perspective, ce jardin intérieur pour les aveugles, il me semble que tout cela est assez cohérent… As-tu pu expliquer ta démarche aux jeunes de l’IRSAM ? Que leur as-tu dit ?

Rien du tout… Ils ont déjà du mal à se représenter leur propre corps, alors… J’avais déjà eu l’occasion de travailler avec des aveugles et des malvoyants à Lyon. J’ai en particulier vu beaucoup de gens qu’on opérait de la cataracte. Voir ou ne pas voir, j’avais commencé à réaliser ce que c’était. Oliver Sacks, dans son livre Un anthropologue sur Mars, rapporte les propos d’une femme schizophrène, suffisamment border line pour témoigner de son expérience. Elle dit : « Mon problème, c’est que je n’ai pas de centre. Il n’y a rien qui se recentre. » Dans ces problèmes de vision c’est la même chose : des images, on n’en a pas. Il n’y a pas un écran dans l’occiput. Mais j’aimerais en savoir plus sur ce dont ils rêvent.

Un non-voyant, pour appréhender les formes dans l’espace, il lui faut du temps. La particularité de la vision, c’est l’instantanéité. Toucher pour comprendre, c’est un processus beaucoup plus long. A partir du moment où on travaille pour des gens comme ça, il faut étirer le temps. Il faut donc réfléchir à la façon dont on peut créer du temps dans un espace. Par exemple en parlant de tout ce qui n’est pas visuel. Le changement de textures sur le sol (dur, mou) oblige à des changements de posture. Pour se recentrer, il faut réorienter. On crée des détours pour aller d’un endroit à l’autre, d’un objet à l’autre. On fabrique du détournement par rapport à notre condition quotidienne, complètement monophasée.

Tout ce qui n’est pas humain, tout le reste du monde vivant, se débrouille beaucoup mieux que nous. De façon générale, plus le vivant est complexe, mieux il se porte. C’est le contraire de la monoculture ! Rien n’est plus difficile à gérer qu’un champ de blé, car rien n’est plus artificiel. Pour qu’il n’y ait que du blé, il faut tuer tout le reste. C’est beaucoup plus facile de créer des symbioses, des équilibres – qui sont bien sûr toujours provisoires. C’est comme la marche, qui est un déséquilibre permanent. On est pris dans une dynamique, et dès qu’on veut essayer de s’en affranchir, en général ça commence à mal se passer.

Le point de vue unique, c’est un truc de monothéiste. Je suis profondément athée. Je pense que le paradis est ici. Ici, c’est magnifique. Si tu te penches sur un mètre carré de sol, tu vas vite te rendre compte que 95% de ce qui se passe t’échappe. Ce n’est pas seulement qu’on ne contrôle pas : c’est qu’on ne sait pas ce qui se passe. Et puis il y a beaucoup plus de biomasse en dessous de la surface, jusqu’à trente centimètres de profondeur. Après les trente centimètres, c’est le désert géologique.

 


Le Jardin sensible (IRSAM, Marseille)

 

L’IRSAM se situe dans un lieu fort de Marseille, juste en dessous de Notre Dame de la Garde. Cela a-t-il influé d’une façon ou d’une autre dans ton travail?

Non, car le lieu est trop refermé sur lui-même. Au départ, c’était un monastère, donc un lieu reclus, et maintenant c’est encore plus sécurisé, avec la double barrière des murs et des médicaments. Cet enfermement vient à la fois de l’intérieur (on les protège de la ville) et de l’extérieur (la ville les rejette).

Et la particularité de ces patients, c’est d’être enfermé sur eux-mêmes. Il fallait donc commencer par remettre les malades en contact avec l’intérieur de leur site. Les remettre en contact avec leur environnement immédiat.

J’avais renoncé à la psychiatrie et choisi le jardinage justement à cause de ça : à l’issue de mon travail en psychiatrie, j’ai eu le sentiment qu’une fois que les gens sont dedans, c’est trop tard. J’ai eu envie de travailler à l’extérieur. La majorité des psychiatres se planquent derrière leur blouse: ils cherchent à éviter toute ambiguïté entre les deux camps, à maintenir l’étanchéité. C’est comme flic et truand. Dès lors qu’un type entre en consultation devant un psy, le rapport d’égal à égal est rompu. A partir du moment où on vit dans le point de vue unique, il n’y en a qu’un de vrai.

A Versailles, toutes les lignes convergent vers la chambre du roi. Mais si tu mets un miroir conique au centre de Versailles, tu le transformes en un jardin à l’anglaise. Les jardins à l’anglaise aussi sont régis par une conception finaliste, créationniste. La perspective est un outil pour administrer notre environnement – ce qui signifie qu’implicitement, on est en dehors. Moi, je me considère en dedans. Ce qui m’intéresse, c’est de voir comment on peut se situer dans un environnement par rapport à la position qu’on pense y avoir.

 

Finalement, à l’IRSAM, tu es revenu à l’intérieur faire ton travail d’extérieur…

Oui, mais c’est la même problématique qu’ailleurs : les jardins sont toujours des espaces clos. La seule chose, c’est qu’ici, tout est exacerbé. C’est comme une caricature, l’exacerbation d’un rejet qu’on est tous en train d’amorcer. Cela fait de cet endroit une espèce de concentré de problématiques.

 

Entretien avec Alain Richert,
propos recueillis par Baptiste Lanaspèze pour l'ouvrage
A partir de Marseille, 65 projets d'art contemporain
(Ed. Bureau des compétences et désirs et Presses du Réel, 2008)

 

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