Y A-T-IL DES FORÊTS VIERGES EN EUROPE?
Il semble bien que ce forestier, héritier d'une longue expérience, n'ait jamais vu de forêt vierge en Europe. Il en existe, quelques-unes assez étendues. J'en connais: en Suisse, la forêt de Derborence, étagée de 1445 à 1626 m et composée surtout de sapin blanc et épicéa, avec quelques hêtres et mélèzes. Il y en a pas mal en Yougoslavie, j'en connais surtout en Slovénie (Pecke, sapin blanc et hêtre), Croatie (Corkova Uvala, sapin blanc, épicéa, hêtre). Ces forêts sont à une altitude d'environ mille mètres. En plaine, j'ai vu la forêt vierge de Bialowieza, en Pologne. Ces forêts ne correspondent en rien à l'enfer vert que décrit François Mangin d'Ouince. Elles ne sont pas encombrées, pour la bonne raison qu'un arbre met quelques siècles (deux pour un hêtre, quatre ou cinq pour un sapin) à vivre et mourir, et pourrit en quelques décennies (beaucoup plus vite pour le hêtre que pour le sapin). Il y a peu de sous-bois. Si certaines de ces forêts ne sont tout de même pas d'accès très facile, cela tient au fait que c'est le terrain accidenté qui en a empêché l'exploitation (celle de Derborence croît sur un éboulis de gros blocs). Il n'y a rien d'absolu en ce monde, la virginité des forêts non plus. Mais ce n'est pas parce qu'un montagnard des environs y a pris un arbre, qu'on y découvre une souche, que son caractère primitif et spontané est altéré. Ce qui est inextricable, ce sont les formations secondaires qui reconquièrent les terrains défrichés. Le maquis méditerranéen tout particulièrement, mais aussi les ronciers, les fourrés d'épine noire, surtout à la période où, étouffés par les arbres plus grands, ils crèvent, secs et raides. À mesure que les arbres grossissent, que leurs couronnes s'étendent, ne subsistent que les plus gros, plus écartés à mesure que les arbres plus faibles sont éliminés. Que la forêt non exploitée se dégrade, Que la forêt non exploitée se dégrade, qu'elle ne se régénère que par catastrophe, c'est une autosuggestion de technocrate, tout au plus confirmée en apparence par les forêts plantées, d'une seule essence et d'âge égal, où les arbres vieillissent ensemble. Dans la forêt primitive, un arbre s'écroule après des siècles de vie, laissant la place aux descendants qui attendent depuis bien longtemps. Il peut ainsi se former par place des sortes de taillis, mais ils ne durent guère, et la forêt est bien cette cathédrale aux piliers énormes, à la voûte élevée.
Les arbres meurent et commencent à pourrir sur pied. Le plus souvent, ils cassent vers le tiers de leur hauteur. Un des dangers que peut présenter la forêt vierge, c'est en temps de pluie, les paquets de bois pourri qui tombent de trente à quarante mètres de haut et s'écrasent au sol. À Pecke, nous nous étions installés dans notre sac de couchage, ma femme et moi, devant un beau groupe d'arbres morts (ça se trouve aussi). Si un animal venait à passer, quel beau décor! Lorsqu'au matin le vent se leva, nous avons promptement plié bagage. Mais il m'est arrivé aussi, dans une forêt exploitée, de voir un arbre, lors d'une tempête de neige, s'effondrer juste devant moi. J'avais, à Pecke encore, surpris une chouette de l'Oural sur un vieil arbre; après l'avoir dessinée, j'étais parti, puis j'avais regretté de n'avoir pas examiné s'il n'y avait pas un trou, peut-être un nid. Le lendemain, je recherchai mon arbre qui était dans un couloir. Je ne l'avais pas trouvé et j'étais sûrement bien trop haut. Je redescendis jusqu'à être bien trop bas, avant de me convaincre que l'arbre était tombé pendant la nuit. La vie est échanges. Est-ce expliqué, est-ce explicable que, repliée sur elle-même, elle s'étiole, qu'elle se recharge en passant d'une espèce à l'autre au long des chaînes alimentaires, d'individus à d'autres par la reproduction? Voilà qui condamne le rêve impie et néolithique de faire de la Terre entière la niche écologique de la seule espèce humaine, de tout exploiter à son seul profit. Tendance qui n'a mis que quelques millénaires, très peu de temps, à nous conduire à une impasse, et n'a été supportable que parce que nous n'avions pas les moyens de la réaliser entièrement. L’arbre mort ou dépérissant Je suis un utilisateur professionnel de bois mais j'aime voir l'arbre vivre pour lui-même et mourir de sa propre mort. Dans une revue forestière suisse, j'ai vu une photo d'un arbre mort, en commentaire: spectacle affligeant dans une forêt bien tenue. Bien sûr, si on fusillait tout le monde à quarante ans, on ne verrait pas de vieillards décrépits! Mais j'aime trop la vie pour ne pas aimer la vieillesse et la mort. L’arbre mort ou dépérissant nourrit toute une flore, toute une faune. Les chouettes, la martre logent dans les arbres creux. Le pic tridactyle, à calotte jaune, est lié aux forêts peu exploitées car il se nourrit beaucoup en soulevant les écorces mortes. L'ours hiverne volontiers et met bas dans les grands sapins creux à la base. L'idée que le climax, en nos régions, est la forêt compacte, ne tient pas compte de l'existence, dans une nature complète, des grands herbivores. Bisons, aurochs, chevaux, élans, ces mangeurs de feuilles, de bourgeons et d'écorce devaient sérieusement clairiérer les forêts, bien plus que ces cerfs, chevreuils et lièvres qui donnent tant de soucis à nos forestiers. Certains arbres échappés à leurs dents devaient devenir très grands. La forêt compacte est pauvre en flore el en espèces d'oiseaux. Où étaient donc ceux des milieux ouverts avant tout défrichement?
L'homme a tellement stabilisé la nature que nous sommes obligés d'entretenir les réserves naturelles, ce qui est tout de même bien triste, pour maintenir les milieux transitoires et éviter un climax absolu qui devient monotone. Divagations des rivières, éboulements, avalanches, ouragans, barrages des castors, dents des animaux, même le feu du ciel (la forêt vierge européenne est, dit-on, incombustible, la foudre peut y allumer un arbre, mais le feu ne s'étend pas) ramenaient la végétation à zéro pour le départ d'une nouvelle série évolutive. Sans parler de l'hiver, cette catastrophe annuelle que nous ne sommes pas encore arrivés à supprimer, sauf dans nos serres. Bisons, aurochs, chevaux, élans, Ces forêts animées et ouvertes seraient certainement plus agréables à l'homme que nos forêts cultivées, voire industrielles. Pour des raisons très claires que je ne développerai pas ici, l'homme se croit seul conscient, seul facteur d'ordre dans le chaos naturel. Erreur de perspective analogue à celle qui lui a fait croire longtemps que l'Univers tournait autour de la Terre. La pensée de ce qu'il ne gère pas encore lui donne une terreur sacrée. L'écologisme lui-même préconise une gestion douce, mais totalitaire tout de même. L'équilibre de la nature est fait de déséquilibres compensés, d'où son dynamisme. Leur entrecroisement lui donne son extraordinaire stabilité générale. L'homme doit redevenir une espèce parmi les autres, largement privilégiée, je le veux bien. Alors, il cessera d'être le terrible stérilisateur qu'il apparaît de plus en plus. La prolifération est la pire misère pour une espèce. Si le lapin s'ébat "parmi le thym et la rosée" et non dans un pays râpé, plein de crottes, c'est au renard (et plus encore aux virus) qu'il le doit. Il n'y a pas de raisons autres que superstitieuses de vouloir une humanité toujours plus nombreuse. Et puisque de toute façon on atteindra un plafond, eût-on défriché la terre entière et renoncé à toute nature libre, autant, pour la qualité de la vie humaine, le ramener (l'autant plus bas que l'industrie humaine est plus efficace. L'homme se croit seul conscient, Chaque espèce peut aménager sa niche écologique, fût-ce avec violence. Une exploitation intensive mais ponctuelle est plus respectueuse de l'ordre naturel qu'une gestion totalitaire, fût-elle douce. Pour en revenir aux forêts, je préférerais une culture d'arbres, même réduits au statut de légumes, sur un terrain limité au sein d'une vaste nature libre. Robert Hainard, "Eloge de l'arbre mort",
Le Genevois Robert Hainard (1906-1999), sculpteur, graveur sur bois, naturaliste et philosophe, est l'un des rares nature writers francophones. Sa vie fut consacrée à observer, décrire, graver ou sculpter le grand bestiaire de la faune sauvage d’Europe, des forêts vierges des Balkans au Cercle polaire jusqu’aux marais de l’Andalousie, pour revenir aux Alpes, au Jura et à son canton de Genève.
A lire ROBERT HAINARD, CHASSEUR AU CRAYON
Stéphan Carbonnaux a recueilli de multiples témoignages et s’est plongé dans une large documentation et une abondante correspondance pour faire revivre la vie exceptionnelle du Genevois Robert Hainard (1906-1999), sculpteur, graveur sur bois, naturaliste et philosophe, une vie consacrée à graver ou sculpter le grand bestiaire de la faune sauvage d’Europe. Il nous conduit ainsi avec l’artiste des forêts vierges des Balkans au Cercle polaire jusqu’aux marais de l’Andalousie, pour revenir aux Alpes, au Jura et à son canton de Genève. La quête de l’ours, du loup, du castor, du gypaète ou du blaireau nous fait côtoyer aussi d’innombrables personnages : sa famille, le roi de Bulgarie, des naturalistes et des braconniers, des gardes-chasses et des forestiers, des artistes, des philosophes et des scientifiques émérites. Un éclairage nouveau est apporté aussi sur cet homme visionnaire, le premier à prôner, au-delà de toute idéologie, une économie sans croissance et à plaider pour une réconciliation de l’homme avec la nature.
|
©2008 Wildproject