City on the rocks Permanent Space of Modest Art #1
City on the Rocks est l’exposition inaugurale du premier "Espace permanent d'art modeste", ouvert à Marseille le 31 octobre 2009. Rencontre avec l’initiateur du projet, l’artiste Paul Blieker, lors du vernissage, plage Gaston Defferre à Marseille.
Pourquoi «City on the rocks» ? Tel Aviv est une ville sur le sable. Paris, une ville sur des marais. Manhattan, une ville dans la forêt. Marseille, elle, est une ville sur les rochers. Une bonne part du caractère d’une ville est déterminé par le rapport qu’elle a au sol. Ici, on a le cul sur la pierre. Ce mélange de béton et de blocs de calcaire sur la digue est pour moi une sorte d’équation de Marseille : mer + cailloux + industrie.
«City on the rocks» est une série de 79 rectangles remplis d’eau, parfois de sable, grands comme des aquariums d’environ un mètre sur trente centimètres, séparés par des blocs de béton qui forment une digue. Chacun de ces rectangles d’eau est différent de tous les autres, bien que leur taille soit strictement identique. Presque tous contiennent de l’eau de mer, du plancton, des poissons ou des mollusques, certains un ou plusieurs objets manufacturés (type canette de coca, bouteille de bière), quelques-uns une branche ou un végétal tombé là, d’autres enfin sont à sec, remplis de sable. L’ensemble forme une espèce de grand piano qui se prête particulièrement bien à la déambulation. La «salle» forme un léger creux, qui fait qu’en plus, on se sent protégé, à l’abri de la digue. On peut voir dans certaines de ces niches des miniatures de la ville tout entière, un peu comme les jardins flottants que Jean-Luc Brisson a récemment réalisés au Plan d’Aou.
Qu’est-ce qu’un « Espace permanent d’art modeste »? Un PSOMA (Permanent Space of Modest Art) est un espace public d’art contemporain en plein air, ouvert 24 heures sur 24, été comme hiver, jour et nuit. La fonction principale du PSOMA est de nous donner à sentir que, comme tout le reste, l’art existe malgré nous – et depuis bien plus longtemps que nous. Un des grands mérites de ce dispositif est de nous remettre à notre place. Je le salue d’autant plus volontiers que je n’y suis pas pour grand chose.
«City on the rocks» est-elle la seule exposition qui aura lieu ici? «City on the rocks» est indissociable du site, donc l’exposition durera aussi longtemps que le site ne sera pas modifié de façon significative. Une des particularités du PSOMA est de rendre impossible la distinction entre le site et les oeuvres. Une fois modifié, le site peut rester un PSOMA, il peut aussi cesser d’en être un.
Quel rapport tout cela a-t-il avec l’ «art modeste» tel qu’on l’entend en général? En effet, le PSOMA prend quelques libertés avec la notion d’art modeste telle qu’elle est définie dans l’histoire de l’art. Né comme un lapsus dans la bouche d’une petite fille en 1959, l’art modeste a je ne sais pourquoi limité son champ aux objets manufacturés de la vie quotidienne, comme les boîtes de sardine ou les poupées Barbie. Pourquoi ne pas ajouter aux objets manufacturés les éléments industriels de plus grande ampleur et, plus généralement encore, les traces et résidus des activités humaines, voire le monde naturel? J’entends donc l’art modeste dans un sens plus générique que les boîtes de conserve : plutôt comme de l’art qui n’en a pas l’air. De façon plus générale encore, l’art modeste évoque pour moi quelque chose qui a un rapport avec cette phrase d’un poète chinois dont j’ai oublié le nom, mais qui était je crois taoïste: «Le ciel sera mon toit, la lune ma lanterne, la terre mon oreiller.»
Votre démarche ne relève-t-elle pas du land art? A la différence du land art, l’intervention de l’artiste a ici disparu - elle est remplacée par une accumulation d’intervention humaines hétérogènes, et résolument non-artistiques. Sans nier l’histoire de l’art, et l’importance du ready-made, du Bauhaus, de l’arte povera ou du land art, j’ai conçu les PSOMA comme quelque chose de simple, de frais et de neuf, qui a une valeur en soi.
Pourquoi avoir choisi cette partie des plages du Prado à Marseille? Marseille, parce que j’y vis et que, comme l’idée des PSOMA m’est venu dans cette ville, je considère que d’une certaine façon, elle lui appartient. Quant au lieu, la présence des 79 niches entre les récifs de béton y est pour beaucoup. Mais d’autres éléments ont joué, comme l’emplacement très accessible et très fréquenté, la structure de béton remarquable de la digue, et l’organisation de l’espace avec cette aire qui ressemble à un héliport, et qui se prête très bien à des vernissages comme celui-ci. Plus le temps passe, plus je suis content de ce choix: cette partie des plages du Prado, pile dans le prolongement du David, c’est pour moi une évidence, et c’est facile à trouver pour les visiteurs.
Qui est l’auteur de l’exposition? Ce n’est certainement pas moi, je peux à peine revendiquer d’en être le commissaire. On pourrait considérer que c’est la société de travaux publics qui a réalisé les récifs, mais ce serait injuste à l’égard de Gaston Defferre, ancien maire et initiateur des travaux si j’ai bien compris, ainsi que du cabinet d’urbanisme qui a tracé les plans. Et surtout, on ne parle là que de des éléments construits, mais qui est l’auteur du bruit des vagues, singulier dans chacune des 79 niches? Et des poissons? Non, il s’agit vraiment là d’un travail collectif, difficilement conciliable avec l’idée de propriété, et même avec une durée temporelle définie.
Votre démarche a-t-elle un rapport avec l’écologie? J’ai fait les Beaux-Arts, et je pense comme Kant que les authentiques émotions esthétiques nous attendent plutôt à la sortie du musée, une fois dehors. Tout ça a donc à voir avec le plein-air et l’idée de nature, certainement. Mais l’écologie, je ne suis pas sûr de savoir ce que c’est.
C’était aujourd’hui le vernissage, avez-vous été surpris par l’affluence? Très franchement, oui, c’est une heureuse surprise, surtout avec ce temps frais et humide. Mais même s’il y avait eu moins de visiteurs, l’avantage du PSOMA est sa durée d’ouverture indéterminée. D’un point de vue mathématique, le nombre de visiteurs est en droit infini. A ma connaissance, aucun autre lieu dédié à l’art contemporain ne peut revendiquer une telle fréquentation.
Quel est votre modèle économique? Si, comme c’est l’usage, on réduit la notion d’économie à celle de flux monétaire, le modèle économique de «City on the Rocks», et des PSOMA en général, est parfaitement équilibré: aucune dépense, aucune recette. C’est évidemment un élément fondamental du projet. En tant qu’Allemand, je ne parviens pas à m’habituer à la façon dont on fait de l’art en France. Les artistes sont ici très subventionnées, très perfectionnistes, et revendiquent plus qu’ailleurs une forte volonté politique, quasi insurrectionnelle. Ca doit tenir à des éléments historiques qui m’échappent. En tout cas, c’est un peu par réaction à ça que j’ai conçu le PSOMA. Le PSOMA n’est ni impeccable, ni subventionné, ni engagé. Je suis en tout cas heureux de diriger désormais, pour une durée indéterminée, l’un des plus beaux espaces d’art contemporain de Marseille – 400 m² sur le front de mer –, sans la moindre dépôt de subvention ni la moindre recherche de mécène.
Les PSOMA ont-ils vocation à se développer d’ici 2013? Dans la mesure où ils ne coûtent rien et ne sont signés par personne, je ne vois pas bien comment ils pourraient intéresser la capitale européenne de la culture. Je n’ai rien contre une perspective de gloire, mais les PSOMA auraient plutôt vocation, à mon avis, à se disséminer dans le monde. Je crois aux idées simples et aux énergies qu’elles peuvent susciter. On ne travaille jamais aussi bien que lorsque la motivation n’est pas financière. Il y a des projets qui vous allègent, en ça, le PSOMA est pour moi idéal. Ce n’est pas si facile de ne rien faire du tout, et c’est peut-être capital.
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