wildproject
dossiersportraitsbibliothèquegalerie


"Je peins souvent avec des brins d'herbe", exposition à la Gare Franche / Kosmos Kolej, 2009.

"Peintre de promenade"

Jean-Luc Brisson
Bribes de conversation dans l’atelier

 

Jean-Luc Brisson est un artiste-paysagiste qui aime écrire et dessiner. Directeur du département arts plastiques de l'École Nationale Supérieure du Paysage de Versailles, co-rédacteur en chef des Carnets du Paysage (Actes Sud), auteur de nombreux ouvrages entre poésie et théorie, souvent plein de dessins, il vit et travaille, d’un bout à l’autre de la Durance, entre les Alpes de Haute-Provence et Marseille.

Il vient d'achever une résidence de deux ans à la Gare Franche (quartiers Nord de Marseille), qui a donné lieu à des siestes eu Plan d’Aou, une exposition "Le Jardin est une chose mentale" (à la Gare Franche, avec le FRAC Paca), une exposition ", des émissions de Xavier Thomas sur radio Grenouille, "On était partis du paradis", un film de Dominique Comtat, et un livre à paraître en avril (Le Paradis, Actes Sud).

Jean-Luc Brisson a depuis quelques mois un atelier à la Friche La Belle de Mai. C’est là que l’entretien a eu lieu, par un matin ensoleillé de fin d’hiver. Les fenêtres de l’atelier donnent directement sur le massif de l’Etoile.

 


"Je me promène avec un verre d'eau à la main", Domaine du château d'Avignon, 2007

 

Vous avez une façon singulière d’être à la fois paysagiste et artiste.

Ayant échoué à faire accepter le jardin comme mode d’expression artistique, j’ai décidé de ne faire de jardin qu’en tant que maître d’œuvre. Même des lieux innovants en art contemporain deviennent parfois très conservateurs quand il s’agit des jardins. S’ils veulent faire un jardin devant leur bâtiment, ce sera pelouse et fleurs. Peut-être parce que le jardin relève de l’espace public, on se refuse tout à coup à prendre des risques.

Le laisser-faire, le lâcher prise, est globalement perçu comme quelque chose de négatif. Je m’attache depuis longtemps à penser ce moteur du laisser-faire, de l’erreur, des mouvements faibles, invisibles, de ce que le philosophe François Jullien appelle les « transformations silencieuses ».

 


Jean-Luc Brisson, Machine à évaporation motrice ®

 

C’était l’idée de l’évaporation motrice : comment le phénomène physique de l’évaporation crée du mouvement – un mouvement aussi lent, aussi progressif, que la croissance des plantes ou des cheveux. Un mouvement qu’on ne peut observer pendant qu’il est en train d’avoir lieu, mais que l’on constate après coup.

Souvent, on se rend compte des choses après coup ; mais cette conscience est déjà un moteur. Dans les cours que je donne à l’Ecole nationale supérieur du Paysage, je dis souvent qu’un dessin est toujours raté ; c’est un grand révélateur d’idées.

Il s’agit au final avec tout cela d’être dans la nature, de prendre conscience qu’on y est – certainement pas de « se réconcilier » avec quoi que ce soit, comme je l’entends parfois.

 


"Souvent, le matin, je croise ce type en fin de droits qui vend des plantes dans des cartons de yaourt. Je lui en prends en général un carton."

 

Le végétal, le vivant n’est-il finalement qu’un objet parmi d’autres, ou est-il vraiment au cœur de votre travail ?

Pendant à peu près vingt ans, je me suis dit « peintre-sculpteur sur grenouilles ». La grenouille, parce que c’est un animal de laboratoire, parce qu’elle vit dans un milieu que je dirais « idéal », moitié air, moitié eau. Le point de départ anecdotique de mon intérêt pour la grenouille est le suivant : j’avais capturé des grenouilles pour les observer, mais elles sont mortes : je les ai alors disséquées, et j’ai dessiné ces écorchés pendant à peu près 5 ans.

Entre 18 et 25 ans, j’ai participé à l’élaboration de l’Atlas des oiseaux, et je continue à faire de l’ornithologie. Je conserve aujourd’hui un fort intérêt pour l'éthologie, et en particulier les chants d’oiseaux.

Je suis intéressé par exemple au fait que les cris d’alarme sont en général trans-spécifiques. Là où tous les autres chants seront singuliers et propres à l’espèce observée, le cri d’alarme, lui, transcende les espèces. Voici un universel.

Plus subtil encore, on observe que certains oiseaux interviennent dans le chant d’autres oiseaux, soit pour combler un silence, soit pour « compléter » une « phrase ». Selon les régions où il vit, le pinson est parlé différemment, il y a des dialectes.

 


Crâne d'oiseau, au milieu d'autres objets récupérés par l'artiste.

 

De façon générale, plus la pression sociale diminue, plus les chants deviennent fantaisistes. Et puis il y a des rossignols qui chantent mieux que d’autres.

J’ai longtemps fréquenté Jean-Claude Roché, l’un des plus célèbres des audio-naturalistes (et le fils de Henri Pierre Roché, l’auteur de Jules et Jim). Jean-Claude Roché était proche d’Olivier Messiaen, je les ai souvent croisés à Aubenas.

J’ai toujours hésité entre  artiste et naturaliste, et je suis d’ailleurs à la fois artiste et naturaliste lorsque je regarde les gens. Récemment, à Marseille (où j’ai été en résidence sur la durée avec la Gare Franche), j’ai vu un type arrêter sa voiture, descendre, commander une pizza, remonter dans la voiture, manger la pizza, jeter le carton par la fenêtre et redémarrer. Deux kakous ont commenté : « Oh, même pas il le froisse, son carton ».

 


Tableau trouvé dehors et récupéré par Jean-Luc Brisson, recouvert de pourritures et de mousses sur un tiers de sa surface.

 

Dans l’un des dessins que vous avez montrés à la Gare Franche, vous mettez en scène les difficultés de qui déciderait « de ne plus jamais prononcer le mot nature ».

Quand j’avais dix ans, un professeur de dessin m’a expliqué le principe de la peinture chinoise. Les peintres chinois de paysage, me disait ce professeur, ne peignent jamais sur le motif. Ils font des promenades, et puis ensuite, une fois chez eux, ils reconstituent cette émotion. Quelque chose a résonné fortement en moi, je me suis dit que je voulais faire ça toute ma vie.
 
Tout ça me parlait beaucoup: j’étais passionné par les coquillages, je passais ma vie dehors – j’étais un «gamin de colline». A dix ans, j’ai donc décidé de ma vocation, je me suis dit que je serais «peintre de promenade». Et puis j’ai complètement oublié cette promesse – qui m’est récemment revenue en mémoire, et que je revendique de nouveau!

J’ai mis des années à concilier mon double intérête pour les sciences naturelles et pour les arts plastiques, – ce que je fais aujourd’hui dans mon travail artistique. Je suis artiste, certes, mais j’herborise, j’observe les oiseaux. J’ai un savoir de la nature qui me sert énormément dans mon travail d’artiste, même si tout ça ne ressort pas comme un travail scientifique.

 


Erophane, 1992.

 

Votre goût pour la contemplation n'exlut pas l'intervention in situ, comme avec votre projet "Erophanes", dans lequel vous envahissez le site avec des objets manufacturés par vos soins.

En effet. Au début des années 1990, j’ai conçu, réalisé et laissé dans la nature 300 objets en aluminium aux formes étranges. J’ai semé ces «érophanes», comme je les ai baptisés, dans plusieurs coins du Pas-de-Calais et des Alpes.  

La forme de ces objets n’est pas sans lien avec un autre de mes projets au long cours, qui est une sorte de spéculation plastique et biologique. Je reconstitue chez moi de faux crânes d’oiseaux en papier plié et collé. 

Le crâne d’oiseau est un outil parfait – bien qu’inutile. Il y a toute une industrie fabuleuse dans les becs. Tu as de quoi retourner ciel et terre. Et cette loge où était le cerveau – une véritable salle de cinéma où ont défilé des paysages fabuleux. Et en même temps il y a quelque chose d’archétypique dans ces crânes – un bol, une cuillère.

 


Crânes d'oiseaux en papier plié et collé.

 

C’est quoi, cette île en papier calque?

Ah pour moi, c’est Riou.

Il y a peut-être trente cinq ans, j’étais allé sur l’archipel de Riou pour enregistrer des puffins cendrés. On se faisait déposer par un pêcheur. Une fois, le pêcheur n’est pas venu nous chercher – il y avait trop de vent. On est restés là pendant deux jours – sans rien à boire ni à manger.

On était deux, c’était au printemps, donc il ne faisait pas trop froid. On a dormi par terre. A l’époque, il n’y avait pas de téléphone portable.

Je me souviens de cette forte odeur de fiente de goéland. On est passés par toutes sortes de stades. Au début, on trouvait ça pittoresque, et puis peu à peu, ça me semblait écœurant. On commençait à se demander si on pouvait manger un œuf de goéland. On commençait à avoir franchement soif quand le bateau est finalement venu.

 


Île, papier calque, 24 x 32 cm.