Le temps du son ENTRE ECOLOGIE SONORE ET MUSIQUE CONCRETE
Cédric Peyronnet est un artiste sonore. Entre phonographie et paysage sonore, il travaille sur les principes des musiques acousmatiques, électroacoustiques, expérimentales et concrètes. Ses travaux, qui se consacrent souvent à l’exploration sonore des lieux par l’enregistrement et l’écoute, ont la forme de compositions et pièces sonores fixées sur supports : CD, vinyles - plus de quarante références depuis le début des années 90 ; mais également concerts, projections et installations sonores... Son intérêt pour la part sonore du paysage l’amène à pratiquer la cartographie sonore et à mettre en œuvre les principes de l’acoustic ecology. Il travaille également à l’éducation à l’écoute et à la sensibilisation au volet sonore de l’environnement.
On peut regrouper les pratiques liées au paysage sonore, à l'audionaturalisme, à l'écoute cheminante, sous le terme générique d' « écologie sonore » ; mais ce terme renvoie aussi, plus précisément, à une pratique théorisée par Murray Schafer au début des années 1970. Ces bases théoriques vous semblent-elles toujours valables? Elles sont intéressantes et valables car dans la naïveté et dans la simplicité qui les caractérisent quelquefois, elles restent très poétiques dans leur approche, très sensibles, ce qui est pour moi un élément essentiel de l’approche du paysage en général. On peut d’ailleurs faire le même genre de remarque à propos d’autres disciplines, comme par exemple la géographie, une pratique qui est à mes yeux irréductiblement scientifique et sensible. Le compositeur et théoricien Michel Chion critique beaucoup le concept de paysage sonore tel qu'il est dérivé (ou dévié ?) des approches initiales de Shafer, et je le suis sur de nombreux points ; en particulier sur le fait que lorsque l'on veut que tout cela fasse science. On frise alors l’obscurantisme. Barry Truax, un des collègues de la bande de Schafer des années 1970, est par la suite allé plus loin dans les définitions de ce qu'est le son (en particulier sur une approche communicationnelle), mais il me semble que, malgré son caractère multidisciplinaire, c'est dans les définitions mêmes de ce qu'est le son que l'acoustic ecology pêche. Il y a tant de données non explicables, insaisissables liées au son – et ce mystère est sans doute un élément non négligeable de son charme. Dans la définition par Schafer de l'écologie sonore, la notion de responsabilité me paraît importante : il s’agit pour lui, je cite de mémoire, d’« essayer d'écouter notre environnement sonore comme une composition musicale dans laquelle nous avons une responsabilité sur le plan de la composition ». Je ne prends pas au pied de la lettre la métaphore de la composition, mais l’idée de notre responsabilité dans la production sonore me semble intéressante.
Je ne suis pas sûr d’être capable de décrire cette scène, si elle existe. Je ressens un isolement assez fort des individus à mon sens, et justement pas de véritable regroupement derrière une ou plusieurs bannières génériques. Il est symptomatique de voir que la France reste absente du WFAE et qu'il faille aller vers le groupe suisse (et principalement germanophone) pour s'affilier, alors que la majorité des pays européens ont des groupes actifs. Est-ce lié à notre héritage de Pierre Schaeffer, l’inventeur de la musique concrète ?
Comment définiriez-vous la spécificité de votre démarche? Ma démarche se veut justement tenir compte des différentes approches et ne pas en privilégier une. La combinaison des approches poétiques et scientifiques m’est indispensable. Le musicien et théoricien Francisco Lopez parlait justement d'une approche qui pourrait mixer Schafer et Schaeffer – et leurs deux notions fondamentales d’« objet sonore » et de « paysage sonore » ; je me reconnais là ; je n'y vois pas d'oppositions, mais plutôt des compléments, des interactions. L’importance de la dimension cartographique est pour moi liée au fait que la cartographie est une des représentations possibles d'un territoire, une interprétation ; c'est son rôle de filtre, de miniaturisation, de classification, de travail sur l'objet et l'abstraction nécessaire liée qui m'intéressent.
Pour présenter vos travaux, vous utilisez souvent l’expression "cartographie sonore". Qu’entendez-vous par là ? Ma définition est tout autre que celle utilisée dans le domaine de l'acoustique (par exemple dans la cartographie du bruit). Je n'y associe pas de volonté scientifique ou tendant à l'exhaustivité ; cette cartographie reste, encore une fois, très liée à l'imaginaire et au sensible, mais elle permet toutefois la localisation, le recensement des objets (en l’occurrence, des phénomènes sonores) jugés caractéristiques du territoire visité. C'est autant le processus que le résultat qui comptent dans cette démarche de cartographie. C'est un outil de découverte du territoire par l'ouïe.
Quelles sont les figures qui vous ont le plus marqué, inspiré, nourri ? Les écrits de Michel Chion sur le son en général peuvent alimenter en réflexions toute une vie ! Les travaux personnels de Muray Shaffer liées à l'éducation et à la sensibilisation à l'écoute sont pour moi fondamentaux, car, malgré leur évidence et leur simplicité, ils ouvrent également des univers entiers à explorer.
Où sont vos territoires? La ville m'attire définitivement peu. J’y ai fait des choses, comme le projet kdi dctb 142, mais ce fut un semi-échec. Peut-être aussi parce que c'est le territoire du plein – et quelquefois aussi du trop plein sonore, d’une accumulation – et que je suis beaucoup plus attiré par le vide.
Quelle peut être la force du média son dans l'approche de l'écologie, du monde naturel ou de notre relation à lui?
Qu'est-ce qui vous plaît dans les rivières ? Le connecteur qu'est une rivière au sein du pays – vecteur de communication, de voyages et de découverte du territoire. La complexité du sonore, malgré l'apparente unité ou même banalité. Quoi de plus banal en effet mais évocateur que le flux sonore d'une rivière ? C’est dans la multitude des voix, des rythmes, des textures du flux sonore généré par l’eau dans la vallée, que je trouve une matière à observer, à travailler. Une matière finalement souvent rude. Entretien réalisé par Wildproject, 2009
Photographies de Maxime
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