"Ecosophies: la philosophie à l'épreuve de l'écologie": un colloque international d’éthique environnementale organisé en mai 2008 par le Collège international de philosophie et le Ministère de l'Ecologie, de l'énergie, du Développement Durable et de l'Aménagement du Territoire, en partenariat avec les éditions MF.
La première journée du colloque « Ecosophies » a eu entre autres le mérite d'offrir comme une vue en coupe de l’histoire de l’éthique environnementale. Au moment où la France commence à prendre au sérieux cette discipline, encore quasi-exclusivement anglo-saxonne (et massivement américaine), on a pu découvrir que l’éthique environnementale s’était récemment enrichie d’une nouvelle génération de penseurs, au ton fort différent des « pères fondateurs », dont Hicham Stéphane Afeissa a récemment rassemblé les plus grands textes dans son Ethique de l'environnement (cf. dossier). Le pragmatisme très marqué de ces nouveaux éthiciens de l’environnement contraste nettement avec la première phase des penseurs des années 1975-1995, plus préoccupés des conditions logiques de possibilité de cette nouvelle éthique que de sa mise en œuvre. Au moment où l’Europe commence à vouloir s’approprier ces questions, il peut se révéler utile d’être au fait des succès et des errements de nos confrères américains. Elie Kongs, éditeur, éditions MF L’éthique environnementale – et après ? Née au début des années 1970 avec des penseurs comme John Baird Callicott, Richard Routley, Val Plumwood, Bryan Norton, Holmes Rolston III …, l’éthique environnementale s’est développée de façon spectaculaire dans les années 1980. Après dix ans d’existence, la revue Environmental Ethics pouvait s’enorgueillir de plus de 500 articles par plus d’une cinquantaine de contributeurs. La revue fut cependant la première à reconnaître que la quantité et la qualité des articles publiés pendant cette décennie n’avait pas eu l’écho que l’on aurait pu espérer auprès de l’opinion, ni surtout auprès des décideurs politiques. Le fondateur de la revue tirait en 1990 une amère conclusion d’échec – trop amère sans doute, car le travail avait été fait, et bien fait ; et en philosophie, les idées infusent lentement auprès des élites et du grand public. « La seule chose que l’on pourrait rétrospectivement reprocher à l’éthique environnementale, c’est peut-être d'avoir parfois attaché trop d'importance à cette pomme de discorde qu’aura été cette question, certes importanten de la "valeur intrinsèque" de la nature », déclare Patrick Degeorges, philosophe et chargé de mission Grands prédateurs au ministère de l’Ecologie. Patrick Degeorges, philosophe et chargé de mission Grands prédateurs au ministère de l’Ecologie Mais même si l’on peut donc déplorer, à la marge, une certaine tendance scholastique, l’éthique environnementale n’en demeure pas moins un accomplissement de première importance, et désormais incontournable. On pourrait même avancer que le terrain - proprement philosophique - avait été si bien défriché, qu’il ne restait à la génération suivante, pour pouvoir exister après ces monstres sacrés, qu’une seule solution : réussir là où leurs illustres aînés avaient échoué: en apprenant à rendre toutes ces idées opérationnelles dans le monde mainstream. Jeudi après-midi, Dale Jamieson (NYU) et Andrew Light (Wahsington) ont ainsi ouvert deux perspectives dans un ton assez inhabituel en philosophie. Tenant pour acquise la nécessité, à la fois pratique et morale, d’agir pour limiter le réchauffement climatique, ils ont mis en avant les difficultés particulières qui empêchent la passage à l’action (Dale Jamieson) et proposé des modèles de « philosophie appliquée », comme par exemple la bio-éthique, qui oblige le philosophe à sortir de la salle de cours pour intervenir dans des situations concrètes et éthiquement complexes (Andrew Light). Il s’agissait finalement de chercher à mettre en évidence les moyens d’agir, et d’agir vite : car selon Andrew Light, « les deux ou trois prochaines années seront décisives ». Mais cet effort vers le pragmatisme et la recherche, louable, d’une efficacité politique, n’a en aucun cas la prétention de remplacer la dimension plus purement philosophique de l’éthique environnementale. A côté de l’urgence des batailles à mener, le philosophe peut aussi continuer à croire, par ailleurs, à l’importance et à l’influence des idées. Il faut certes réduire nos émissions de CO2, mais peut-être importe-t-il aussi, par ailleurs, de continuer à travailler sur les principes qui régissent nos valeurs ainsi que l’organisation de la culture, du savoir et de l’éducation, en un mot de la civilisation. Il est certainement utile et intéressant que la philosophie se donne les moyens d’avoir un impact sur l’opinion publique ; il n’en reste pas moins que les représentants historiques de l’éthique environnementale, comme mouvement philosophique, continuent de nous poser des questions qui ébranlent profondément l’édifice moderne de la culture. En ce sens, la philosophe Catherine Larrère était fondée à rappeler la nuance importante qui distingue la perspective de l'éthique environnementale de celle du développement durable.
Baird Callicott soutient l’hypothèse Gaïa Jeudi 28 mai au matin, dans le grand auditorium la Cité des sciences et de l’industrie de la Villette à Paris, John Baird Callicott, pionnier mondial de l'éthique environnemental, découvreur et promoteur d'Aldo Leopold, a donné un exposé lié à ses recherches actuelles sur le passage d’une « éthique de la terre » à une « éthique de la Terre » : du Land ethic au Earth ethic. Son exposé, centré sur une histoire de l’organicisme dans l’écologie scientifique, s’est efforcé de mettre en évidence la continuité du modèle Gaïa de James Lovelock et de l’écosystème de Clements et Tansley. Il a conclu sa présentation par l’idée que la Terre, en tant que quasi-organisme, pouvait sans difficulté être crédité d’une « âme » (soul). L’originalité de Callicott a été de défaire cette « âme » qu’il prête à la Terre de toute forme d’intention – et Lovelock lui-même a beaucoup insisté dans ses écrits sur le fait que l’autorégulation de Gaïa ne devait pas être pensée sur le modèle de l’intention. Loin de présenter cette « conscience de la Terre » comme une idée révolutionnaire, Callicott a au contraire plaidé que rien n’était plus évident et naturel que de prêter une âme ou une conscience (consciousness) à notre planète : la conscience n’étant, à bien y regarder, qu’un épiphénomène, comme nous pouvons nous en rendre compte en nous-mêmes. La conscience, comme épiphénomène d'un organisme massivement non conscient et quasi entièrement autorégulé, peut être attribué à la Terre aussi bien qu'à nous-mêmes. John Baird Callicott, philosophe, pionnier de l'éthique environnementale Loin d’être une fantaisie nouvelle chez Callicott, on peut considérer que cette conception de la conscience comme épiphénomène est peut-être une intuition originelle de l'ensemble de sa pensée ; et surtout être en cohérence profonde avec l'idée d'une "révolution ontologique" qui a pu parfois se réclamer de Spinoza: car c’est un même geste à la fin que de renoncer à la toute-puissance de la conscience, et de s’en remettre, pour ce qui est du principe ultime, au monde naturel. Wildproject, 2008
A LIRE Les Philosophies de l'Environnement,
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