UNE SCIENCE DE LA VIE
Par son objet – le corps – et par son angle – la vie érotique et spirituelle – le travail de Preljocaj entre fortement en résonance avec la philosophie de l’écologie. A l'inverse, les nouveaux outils de ce courant de pensée peuvent jeter un nouvel éclairage sur l'oeuvre du chorégraphe. Si la danse parvient à éveiller en nous le spirituel ; pourquoi la philosophie ne serait-elle pas capable de nourrir cette « méditation physique »? Les représentations de la nature dans son dernier ballet, Blanche-Neige, laissent à penser.
Nature = structure-vie Blanche-Neige (2008) est un ballet d’Angelin Preljocaj pour 26 danseurs dont 2 chats, 1 élan et 3 soldats-chasseurs. L’action se déroule en grande partie dans le monde naturel : dans la forêt – le royaume des nains, êtres humains sauvages et bons, défient les lois de la pesanteur. En contrepoint de l’innocence et de l’immédiateté du monde de la forêt, la marâtre est en guerre avec elle-même et avec Blanche-Neige, dans l’espace envahissant du miroir et de ses fantasmes. La marâtre manifeste une nature isolée, enfermée, fascinante, prise dans des pulsions – très sexualisées – de domination, de contrôle et de destruction. La façon dont l’animalité est dansée (chats, élan), et dont le monde naturel est représenté, rejaillit sur la perception de l’ensemble du ballet : les corps humains sont après tout pris eux aussi dans cette autre animalité qu’ils interprètent – si le corps humain peut contrefaire le chat, c’est aussi parce qu’ils ont en commun d’être des mammifères. Blanche-Neige révèle le thème de la nature – entendue dans un sens qui inclut pleinement l’humain – comme une entrée originale dans travail de Preljocaj. À travers son travail sur le mouvement et la « signification non intellectuelle » du mouvement, Preljocaj nous parle de la vie – humaine, mais pas seulement. Une nature ainsi conçue – comme un ensemble indissociable « structures/vie » auquel l’humain n’est pas étranger – s’inscrit dans les réflexions en cours dans les sciences humaines sur la façon dont on peut dépasser la distinction homme/nature. En renouvelant nos représentations de la nature, et en nous offrant l’image d’une modernité où la nature aurait la première place, la signification du travail de Preljocaj peut s’interpréter dans les termes de la philosophie de l’écologie.
Preljocaj nous parle de la vie Depuis plus de deux décennies, Angelin Preljocaj nous parle de la vie. La vie d’avant le langage – c’est-à-dire celle par laquelle tout a commencé, et par laquelle tout continue. Celle qui règne en maîtresse absolue sur la planète et sur nos vies, y compris en nous-mêmes – y compris lorsque nous pensons. Tandis que nous parlons, notre corps fait ses gestes à lui. Réagit aux mots prononcés, en provoque d’autres. Se tient là en dessous, en deçà même du psychisme, guidant bien sûr notre fonctionnement organique – mais soutenant et inspirant aussi nos instincts les plus élevés. Preljocaj ne se contente pas de décrire et de montrer. Il nous parle. Son travail n’est jamais formel ou esthétique au sens étroit du terme. Les danseurs sont tendus dans un effort qui accroche le mouvement à l’expression. Ils écrivent ou déchiffrent des sortes partitions affectives où des choses insistent, se formulent. Des idées s’avancent. Des idées à jamais perdues pour le langage conceptuel. Ce 21 octobre au soir, la salle, en dépit du grand nombre de groupes de jeunes scolaires, est demeurée 1h50 dans un silence happé. Le corps assis du spectateur sort ses antennes, se met malgré lui à vivre d’un étrange mouvement intérieur. Nous assistons sans l’avoir décidé à une sorte de monologue intérieur physique qui se joue en nous au fil du spectacle. Angelin est aux commandes. Il restaure et dirige en nous la fonction langagière du corps Ce que nous vivons et nous approprions, ce sont, par contamination, par empathie naturelle, ses idées. Elles font leur chemin en nous. Cherchent à se développer – dans notre corps et notre esprit, tous deux en quête de cette paix joyeuse qui accompagne la vérité.
La modélisation et la présentation d’un écosystème Une certaine tendance de l’esthétique moderne, à force de se fonder sur le sujet, a perdu de vue cette vérité première selon laquelle les relations précèdent les individus. La philosophie de l’écologie repose littéralement sur l’idée que les relations nous structurent aussi fondamentalement que nos qualités proprement individuelles. La question de la « communication » d’une émotion ou d’une idée n’en est plus une. Nous baignons dans un élément d’interaction, d’interconnexion, de compréhension intuitive – et nous nous retirons seulement de temps en temps de cette piscine émotionnelle pour nous retrancher à l’intérieur de nos limites individuelles. C’est la possibilité de l’individu qui est à expliquer, pas la relation – on reverse la charge de la preuve. Ce qui se joue pendant un spectacle réussi, ce n’est pas un message X qui parvient de la scène à la salle, c’est la création d’un flux, d’une structure vivante qui, à partir de la scène, enveloppe, modèle et structure, pendant le temps du spectacle et un peu au-delà, la vie émotionnelle et physique de ce collectif humain provisoirement formé autour d’une même présence, d’un même désir et d’une même participation perceptive. Le spectacle révèle la naturalité de notre co-présence à tous. Perméables à autrui, nous le sommes d’autant plus que notre être est radicalement emmanché, derrière nous et au-devant, dans un processus de génération – autrui, c’est nous-mêmes. L’art a souvent précédé les révolutions philosophiques ; et la philosophie est seulement en train de formuler ce que Preljocaj formule depuis longtemps : nous baignons dans un réseau d’ « être-ensemble » (qu’on peut représenter comme un ensemble complexe et formes et de mouvements) d’où fait irruption, ici et là, un individu. Cette structure fondamentale vaut aussi pour notre relation à la nature. Car ce réseau d’ « être-ensemble » n’est pas seulement humain : ce que nous sommes exprime un monde naturel auquel nous appartenons dans notre totalité. Ce qui se passe sur la scène lors d’un spectacle de Preljocaj, c’est la modélisation et la présentation d’un écosystème – la modélisation et la présentation d’une unité naturelle en un lieu donné rassemblant plusieurs êtres vivants fonctionnant ensemble en relation avec les réalités non vivantes de l’environnement.
Une science du vivant Le travail de Preljocaj peut être lu comme une recherche sur la nature de la vie. On hésite à dire « sur la vie humaine » – plutôt la vie émotionnelle, sur toute l’échelle des émotions que l’on rencontre. Certes, les émotions dont il nous parle sont humaines – il est humain, ses danseurs aussi. Mais le niveau de vie où ils se sont tous placés a quelque chose de plus universel. Preljocaj nous parle de notre vie, en tant qu’elle n’est pas seulement nôtre. De notre corps, dans la mesure où il est l’expression, temporaire, d’une réalité grondante et puissante à laquelle il appartient, et au sein de laquelle tout ce qu’il peut vivre est contenu. Un danseur entre sur scène : on est déjà dans le sacré. Ce qui est révélé à travers ce corps, c’est qu’il est bien plus qu’un objet – un point de contact vivant de l’organique et du spirituel. Un chantier, un champ de bataille, un espace expérimental. Viscères, os, peau, muscles, unifiés dans leur organisation et dans leur enveloppe, tendus dans un mouvement intelligent qui décrit le mouvement d’un désir qui se trouve et se perd entre l’obscurité de la jouissance et la lumière du ravissement. Le corps lui-même est une réalité qui hurle sa dépendance et son incomplétude. La bouche et l’estomac sont, selon le naturaliste japonais Kinji Imanishi, « une extension de l’environnement extérieur dans le corps ». Ses organes génitaux laissent patente l’incomplétude d’une nature enchaînée à la reproduction et à la mort. Et le monde est structuré par ce corps – ces objets extérieurs par lesquels je me nourris sont « une extension de mon corps » que, comme tout animal, je sais intuitivement reconnaître et dont je sais me saisir pour me maintenir dans la vie – ou pour que la vie se maintienne en moi. Le monde des êtres vivants, dit Imanishi, est « un monde d’affinités ». Et une vraie science du vivant, ajoute-t-il, ne saurait se réduire à ce que nous propose la biologie moderne. Une vraie science du vivant doit être, selon Imanishi, « intuitive », et reposer sur notre capacité à appréhender les « affinités » avec les êtres vivants de ce monde dont, comme eux, nous provenons. La danse, avec Preljocaj, est une science du vivant.
Wildproject 08
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