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Les trognes de Mansion :
l'arbre contemporain

Auteur : Isabelle Guillauic, architecte

Mots clés : Art - Ecologie et Sociétés

Changements apparus dans les systèmes de représentation collective
Le Jardin des Trognes 1

 

 

Cet article a pour cadre mon travail de recherche en doctorat d’architecture à l’ENSA Paris la Villette mené sous la direction de Jean Pierre Le Dantec, responsable scientifique de l’équipe AMP : « Architecture, Milieux, Paysages ». La thèse que je soutiens porte sur la relation entre « L’Art Contemporain et les Forêts Urbaines », avec pour conséquence : « L’ Emergence de la Forêt dans la Ville ». La problématique repose sur l’hypothèse croisée de l’évolution des villes contemporaines et de celle de la production artistique. Alors que depuis les années soixante certains artistes ont travaillé en forêts, (cf. Giuseppe Penone en Italie, David Nash en Angleterre, Frans Krajcberg au Brésil, etc.), dans un contexte à priori étranger au monde citadin, les villes, elles, chercheraient aujourd’hui à réaffirmer leur identité par le truchement d’ambiances forestières.

C’est dans le contexte de cette étude doctorale que l’analyse du Jardin des Trognes a pris forme.

 


Fig. 1.  Le Jardin des Trognes, Domaine de Chaumont sur Loire,  2000.

 

Cette création remarquable est l’œuvre de l’artiste français Dominique Mansion, - illustrateur de nombreux ouvrages botaniques, créateur du Centre Européen des Trognes et de la Maison botanique de Boursay située dans le Perche Vendômois, région Centre, France, où il vit et travaille.

Créée en 1999 pour le Festival des Jardins de Chaumont sur Loire, (alors sous la direction de Jean-Paul Pigeat), et après deux années d’exposition, les chênes centenaires du Jardin des Trognes durent regagner non pas leurs talus d’origine, (peut-être depuis lors arasés avec certains de leurs anciens propriétaires contents de s’en être débarrassés), mais le village de Boursay. Leur nouvel alignement dessine à ce jour le  Chemin des Trognes,  sorte d’Atelier Vivant2  placé sous la tutelle de la Maison Botanique. A cet égard ces troncs devenus Modèles - autour desquels s’assemblent des artistes en herbes venus s’exercer à la reproduction des courbes complexes de leurs plis ligneux, -  témoignent de la portée symbolique du Jardin des Trognes conçu comme un Manifeste en faveur du maintien des arbres têtards au XXIe siècle.

Car la renommée des Trognes s’est faite au domaine de Chaumont sur Loire. Grâce à la perméabilité de leur colonnade, l’ambiance paysagère particulière à ce jardin se ramifiait à la fois au-delà de ses propres limites et de celles du festival ; révélant ce que l’artifice paysager recèle de dialectique par rapport à son environnement référant. Ces troncs imposants furent spécialement transportés par convois exceptionnels, ce qui  nécessita de les reproduire par dessin afin de pouvoir en évaluer l’encombrement et le poids. Ce travail, à lui seul, est digne de figurer au rang de création artistique.

 


Fig.2 Dessins préparatoires au transport des Trognes

 

Sur le plan plastique, la musculature à la fois fine et puissante de ces troncs, comparée à celle du marbre des Anatomies3 de Guiseppe Penone, posait de façon énigmatique la question de la découverte de quelque site sacré hanté par la mythologie4, - en même temps que leur matérialité évoquait avec la même force d’authenticité réinventée, le contexte dont ils étaient issus.

 


Fig. 3. Détail sur les Trognes

 


Fig 4. Anatomie 5, Guiseppe Penone, 1994.

 

Dans ce jardin, l’ambivalence des références faites aux mythes et à l’écologie plaçait les Trognes en droite ligne dans le sillage des sculptures de l’Antiquité ou de la Renaissance, mais aussi dans celui de l’art contemporain. En effet si le Jardin des Trognes a eu pour effet d’informer le public des changements apparus dans le réseau forestier agricole, il a également été  l’indicateur de ceux apparus dans les systèmes de représentation collective. Ces évolutions esthétiques accompagnent souvent des ruptures dans le climat politique et socio économique d’une période donnée. Par exemple, si le siècle précédent a manifesté son anxiété vis-à-vis de la démesure des risques encourus par l’usage de l’arme nucléaire, en contre partie la détérioration de la planète5 semble responsable des troubles psychologiques actuels. C’est dire depuis neuf ans (2000-2009), quelle est l’actualité croissante de ce jardin, que l’on partage ou non le syndrome évoqué, au fur et à mesure que  la crise environnementale s’intensifie.

En 1991, le service culturel de l’EPAD6 lance un Appel aux artistes destiné à enrichir la réflexion sur la nature des espaces publics de l’axe historique Paris - la Défense. Les échanges épistolaires entre l’artiste polonaise Magdalena Abakanowicz et le critique d’art français, Jean Luc Daval7, témoignent de l’anxiété ambiante. « On ne peut plus analyser les œuvres d’art par rapport à l’espace et au vide comme on le faisait dans la tradition du Bauhaus, car aujourd’hui l’espace et le vide n’existent plus; le surpeuplement, les transferts de populations qui résultent de l’écroulement du régime soviétique, la menace atomique et sa dispersion modifient toutes les données…. »8. Son projet  « Bois de Nanterre - Arboreal architecture », est un marqueur inédit des questionnements relatifs à la qualité de vie des villes afin de « Retrouver le sens de la nature et de la vie ». Plus que tout autre apport, l’art a la responsabilité de redonner du sens. L’art contemporain peut être un garant contre la systématisation de l’amour du vert critiquée par le philosophe français Alain Roger dans : « La vie en vert. Bréviaire de la verdôlatrie », (cf. horizonpaysage.org, 23/10/2005, section : anthologie insolite du paysage).

 


Fig.5. Vertical Green. Bois de Nanterre - Arboreal Architecture, Magdalena Abakanowicz, 1991. Panorama. Collage.

 

Pour l’artiste Frans Krajcberg, brésilien d’adoption, hormis Picasso et son célèbre tableau « Guernica », les artistes ont globalement délaissé les vraies questions de société du vingtième siècle. Ils se sont au contraire enfermés dans la sacralisation de l’objet. Après guerre, l’explosion de l’art consommable, (cf. le Pop Art américain), a retardé l’apparition en France de l’Art et l’Ecologie. En 1978, le Manifeste du Naturalisme Intégral co signé par l’auteur, critique d’art français Pierre Restany, et les artistes brésiliens d’adoption : Sepp Baendereck et Frans Krajcberg - a reçu un accueil très controversé. La position de ce dernier, artiste remarquable, - né en 1921 en Pologne, témoin de deux guerres et de plusieurs cultures, (F. Krajcberg a émigré de Pologne en Allemagne puis de  France au Brésil dans les années 1950), - est de considérer comme épiphénomène toute création artistique ne parvenant pas à se hisser au niveau du dialogue politique.

 


Fig.6. Photo Isabelle Guillauic. Nova Viçosa, où vit et travaille F. Krajcberg. Entrepôt de ses sculptures dans un des bâtiments de sa fondation Natura, 2007.

 

La modestie de Dominique Mansion ne doit pas tromper. Son Jardin des Trognes se trouve à l’exacte articulation entre l’art, l’écologie et les sociétés. De ce point de vue cette œuvre est à l’avant-garde des questions environnementales au XXIe siècle.
Dans le Jardin des Trognes, le souci de préservation de la biodiversité s’est affirmé au travers d’une dialectique soigneusement réglée par laquelle l’art contemporain a frayé la place à la botanique grâce à la reproduction fidèle des plantes herbacées communes aux chemins vicinaux desquels ces arbres proviennent. En référence au motif pictural historique des trognes9, (cf. C.D Friedrich, La Cabane sous la neige - 182710), ces anciens arbres sont entrés dans le XXIe siècle par la médiation de l’art contemporain, parce que mis en scène pour le grand public, à la façon d’une narration paysagère minutieusement recomposée.11

 


Fig.7. Dessin de D. Mansion pour le projet du « Jardin des Trognes », Festival International des Jardins de Chaumont sur-Loire, 1999-2000.

 

Par l’originalité de son concept, ce jardin opère une série de basculements : si le choix d’exposer des troncs morts avait pour but d’attirer l’attention, il avait aussi pour objet de révéler l’esthétique raffinée de la surface du bois, elle même contrebalancée par la puissance de leur masse inerte criant leur déclin. Leur déplacement du Perche Vendômois vers le domaine de Chaumont sur Loire rappelait les Nonsite de Robert Smithson12. Ce décalage a eu pour effet d’amplifier la visibilité de leur contexte originel par l’enclenchement d’une série d’analogies. Ainsi depuis le Jardin des Trognes, les tourelles aristocratiques du château de Chaumont étaient perçues comme les clochers d’une église, - et par un processus inverse : le clocher du village de Boursay, où les Trognes sont aujourd’hui réimplantées, est à ce jour connoté par la mémoire des tours du château de Chaumont.

 


Fig 8.  Le Chemin des Trognes, Boursay, 2002-présent

 

Ainsi naissent les motifs paysagers par l’entremise de l’art qui les figure13. Par des voies analogues, les trognes ont été présentées en Novembre 2007 à Asnières, où la mairie organisa une exposition rétrospective de D. Mansion, « Biodiversité Asnières se mobilise », durant laquelle plusieurs fragments de bois morts furent exposés sur son parvis, à un emplacement habituellement réservé à la statuaire classique.

 


Fig.9. Exposition D. Mansion « Biodiversité - Asnières se mobilise », 2007.

L’invention par Dominique Mansion du déplacement progressif des Trognes, - tout d’abord  de l’ordre domestique in situ, vers celui déruralisé du domaine de Chaumont sur Loire, (souligné par la spécificité des travaux préparatoires à la réalisation du Jardin de Chaumont), puis de l’art contemporain vers l’écologie urbaine, (conjugué à la pluralité des regards citadins portés sur les Trognes par les visiteurs du festival), - corrobore l’hypothèse de l’émergence possible de forêts urbaines in cités – dans les villes. Ceci  parce que l’art contemporain a participé à initier une nouvelle façon de concevoir et de pratiquer l’espace en revivifiant la matière : le roc, l’eau, le bois, - jusque dans le cœur des villes.

 

Isabelle Guillauic

 

Lire l'entretien avec Isabelle Guillauic

 

NOTES


1 Le mot Trogne désigne des cépées ou arbres têtards, (dont on a supprimé la tête), ou encore des arbres d’émonde. Ce terme anthropomorphe fait allusion aux boursouflures ligneuses de cicatrisation qui apparaissent au niveau de la tête de taille, à l’endroit de la coupe des branches, et qui leur faisait une drôle de trogne. De ces tailles pratiquées à environ 2,00 à 2,50 m au dessus du sol, repoussaient de nouvelles branches destinées à la prochaine taille. De nombreuses appellations ont cette étymologie, qui varient selon les parlers locaux : « tétau », « tronche », etc.  Ces usages en voie de disparition depuis des décennies ont créés une nouvelle silhouette d’arbre chevelus, depuis que d’anciens rejets ont atteint la grosseur vénérable de nouveaux arbres, menaçants la stabilité du tronc originel qui les supporte. Ces futaies suspendues sont le résultat de cet abandon. D. Mansion prône le rétablissement de ces usages qui sont la marque des campagnes et constitue un patrimoine culturel, majoritairement disparu du fait du remembrement des terres agricoles. Anciennement, dans les régions de bocage, les cloisons parcellaires étaient délimitées par ces alignements d’arbres qui constituaient assemblées, une forêt linéaire riche en biodiversité.

2 Maison Botanique Atelier Vivant, est le nom de baptême donné par D. Mansion à cette association d’éducation à l’environnement. Elle abrite aussi depuis 2003 le Centre Européen des Trognes, destiné  promouvoir le patrimoine vivant qu’est l’arbre têtard. Ses premiers objectifs furent la création du Chemin des Trognes, puis la création d’un centre de ressources.

3 Penone Giuseppe, Anatomie 5, photographiée In Catalogue édité par le Centre Pompidou, Avril 2004, Catherine Grenier,  Guiseppe Penone, « Beauté Contrariée »,.p.239-241.

4 Ovide, Métamorphoses, éd. Garnier - Flammarion, 1996, Tours, France. Livre onzième. Mort d’Orphée, mis en pièce par les femmes thraces, que punit Bacchus en les changeant en arbre.

5 Peyret Emmanuèle, «Anxiété. Une mode venue des Etats-Unis : traiter les troubles psychologiques liés à la détérioration de la planète », Linda Bunzel, psychologue de l’université  de Santa Barbara Californie, In Libération du mardi 13 janvier.

6 EPAD : Etablissement Public pour l’Aménagement de la Défense.

7 Daval Jean-Luc, Paris La Défense, l'art contemporain et l'axe historique: Abakanowicz, Kowalsky, J-P. Raynaud, éd.: Skira, Genève, 1992.

8 Daval J.L, Op. Cit. Magdalena Abakanowicz, Lettre à L’auteur (Jean Luc Daval), mars 1992, In « Magdalena Abakanowicz. Retrouver le sens de la nature et de la vie », p.33-46.

9 Haeggström Carl-Adam, « Les Trognes dans l’art » In : Actes du colloque : Les Trognes en Europe. Rencontre autour des arbres têtards et des arbres d’émonde, Premier colloque Européen sur les Trognes, édité par la maison botanique de Boursay, 2007, France. p. 134,

10 Dumas Robert, Traité de l’arbre, essai d’une philosophie occidentale, éd. Actes Sud, Mai 2002, France. p. 217.

11 Mansion Dominique, « Du jardin des trognes de Chaumont sur Loire au Chemin des Trognes de Boursay », Les Trognes en Europe, coloque Op.Cit. p.153-157.

12 Smithson Robert, Une rétrospective. Le paysage entropique 1960/1973, éd. Musées de Marseille/Réunion des musées nationaux, Diffusion Seuil, France, 1994.

13 Baridon Michel, Naissance et renaissance du paysage, éd. Actes Sud, France, 2006.