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Serpents et poussins

 

 

FRANS KRAJCBERG PHOTOGRAPHE
Manifeste du naturalisme 1978-2008

 

 

Quand on aime Frans Krajcberg, on l'aime en général à la fois pour son oeuvre, pour sa maison dans la forêt, pour son retrait sauvage et pour son histoire hors du commun.

Rescapé du ghetto de Varsovie, où il a été résistant, et dans lequel il a perdu toute sa famille, il a fui au Brésil à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il avait alors à peine 30 ans. Au coeur de la nature sauvage où il s'isole, il se reconstruit peu à peu. Aussi, lorsque le pillage de l'Amazonie s'intensifie, c'est sa propre intégrité qui est à nouveau menacée. Le feu qui l'avait chassé de Varsovie continue de faire rage dans la plus grande forêt du monde.

Figure pionnière incontournable de la rencontre, au 20e siècle, entre art et écologie, Frans Krajcberg est aussi, avec Pierre Restany, l'auteur d'un texte intitulé Manifeste du Rio Negro, Du naturalisme intégral. Ecrit il y a trente ans, mal reçu par la critique et la presse de l'époque, ce texte peut aujourd'hui être considéré comme un de actes de naissance de la pensée écologiste. Et l'affirmation du "naturalisme", si on entend bien ses implications philosophiques, permet également de regarder d'un nouvel oeil le travail de Krajcberg, et d'approfondir sa signification.

 

L'acte photographique: archive et inventaire

En parallèle d'une oeuvre, principalement constituée d'empreintes (tableaux) et de bois flottés brûlés retravaillés (sculptures), Krajcberg ne cesse, pendant des décennies, d'arpenter et de photographier quotidiennement cette nature amazonienne qui lui a rendu vie. Cette quantité phénoménale de documents photographiques peut être classée en deux types: l'une, celles des "archives", documentent le saccage de l'Amazonie; l'autre, remettant au goût du jour la tradition naturaliste, consiste en un immense inventaire de formes et de couleurs (fleurs, animaux, arbres) qui ont une parenté évidente avec son travail de plasticien.

La série des "archives" est constituée d'images généralement en plan large; celle de l'"inventaire" est plus souvent faite de détails et de plans rapprochés. Cette immense ressource photographique constitue la basse continue de son travail plastique de peintre et de sculpteur: c'est ici qu'au fil de ses promenades incessantes, il puise son inspiration et alimente la flamme de sa passion - sous la double figure, indissociable, de l'admiration et de la colère.

 

Qu'est-ce que le naturalisme?

Le manifeste de 1978, co-écrit avec Pierre Restany, intitulé Manifeste du Rio Negro, Du naturalisme intégral, articule les principes d'une révolution culturelle naturaliste, en vue d'une "nouvelle Renaissance".

A l'époque où ce manifeste est écrit, la philosophie de l'écologie en est à ses balbutiements, et n'occupe qu'une poignée de précurseurs dans le monde. On ne connaît ni l'éthique environnementale, ni l'écologie profonde, ni la révolution copernicienne de l'écocentrisme, ni la question de la valeur intrinsèque de la nature. Dans ce manifeste, Restany et Krajcberg doivent donc exprimer avec les moyens du bord l'intuition philosophique qui est la leur, et que quasiment personne n'a encore formulée. Aussi les maladresses de ce texte sont-elles justement ce qui le rend unique et précieux: car c'est bien l'une des premières expressions de la pensée écologique qui nous est donnée à voir ici.

La pensée écologique est un fleuve aux affluents multiples - Rachel Carson, Arne Naess, John Baird Callicott, Holmes Rolston III, peuvent en être considérées comme les fondateurs simultanés. Ce texte est l'un de ces affluents. Sa valeur historique n'est pas seulement celle d'un monument: c'est aussi une source inépuisable à laquelle il faut sans cesse revenir pour revivre l'invention de la pensée écologiste.

Ainsi le naturalisme que, malgré les ambiguités du terme (surtout en histoire de l'art), revendiquent Krajcberg et Restany, est au coeur de la pensée écologiste, qui est bien, en effet, une renaissance du grand naturalisme des Lumières, avant le partage moderne entre sciences "humaines" et sciences "naturelles". Ce naturalisme, ils rappellent à la philosphie de l'écologie qu'elle doit elle aussi le travailler et le revendiquer. De même, ils ont raison de rappeler que l'ambition de la pensée écologiste est rien moins qu'une nouvelle Renaissance - comparable par son importance historique à celle qui a vu se former l'humanisme au XVIe siècle.

 

Naturalisme et photographie

Cette profession de foi philosophique s'accompagne d'une théorie de l'art qui fait de l'empreinte - dont la photographie est un exemple littéral - le modèle de la création. Si la nature est fondamentalement première, si elle est l'origine absolue, indépassable, de nos vies et de nos actes, alors l'acte artistique n'est jamais que son prolongement. A ce titre, la photographie peut être considérée, plus encore que le ready-made, comme le paradigme de la création. Il ne s'agit plus avec l'art, pour Krajcberg, de créer un "autre monde", mais de travailler à la perception de celui-ci.

Si ses oeuvres éduquent notre regard sur les arbres, les couleurs, les angroves amazoniennes - et nous permettent d'y voir éclater la dimension esthétique -, c'est parce que la contemplation approfondie de ces formes naturelles a entièrement nourri le travail de Kracjberg. Sa sculpture n'est compréhensible qu'en référence à l'arpentage émerveillé dont témoigne son double travail photographique d'archivage et d'inventaire.

Entrons dans l'oeil d'un artiste qui apparaît aujourd'hui comme un totem pour la pensée écologiste.

 

 

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Cactus et roches, Amazonie

 

 

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Paysage vu dans une feuille

 

 

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Tronc brûlé de l'intérieur, Amazonie

 

 


Forêt amazonienne en flammes

 

 

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Forêt amazonienne après un incendie

 

 


Frans Krajcberg au milieu de la forêt dévastée

 

 


Sculpture totem

 

 

Lire aussi :

1978-2008 :
les 30 ans du Manifeste célébrés à l'espace Krajcberg
(Musée du Montparnasse)

Art et écologie en 2008: Entretien avec Sylvie Bétard et Jeanne Granger, de la Réserve des arts

 

 

 




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